A l'heure qu'il est, Joson Michais raconte encore à ses neveux de Basse Bretagne comme quoi monsié el chevâlier jetait sa langue aux chiens dans Paris, et comme quoi, lui, Joson, mit la barre tout au vent et sauva l'équipage.

«En foi de quoi, petit merlus du saint bon Dieu, ajouta-t-il, jamais mentir! Un quelqu'un qu'a perdu la cârte est bon qu'à noyer, v'lâ la vraie vérité. S'y a du tâbâc, ouvre l'œil, la main à l'écoute, et pare à m'en chauffer une chopine à la santé de Monsieur, Madame et les enfants, quoique çâ!»

Deux heures après avoir quitté la pépinière du Luxembourg, nous étions dans la diligence de Bretagne: nous deux en bas, Joson sous la bâche, où il chantait à tue-tête la chanson des gars de Locminé «pour pas faire semblant d'avoir peur de l'argousin, soldat-marin ou gendarme de terre.»

Annette laissait à Paris son meilleur ami, Philippe, qu'elle n'avait jamais quitté d'un jour; elle y laissait aussi un tombeau bien-aimé; je voyais parfois ses yeux se mouiller, mais elle me souriait à travers ses larmes. Le voyage fut gai, malgré tout. Nous ne pouvions pas être malheureux l'un près de l'autre. Dans les millions de pages que l'on a écrites sur l'amour, il n'y a qu'une chose absolument et souverainement vraie, c'est l'accusation d'égoïsme. L'amour qui confond deux cœurs en les isolant du reste du monde, amoindrit tout sentiment qui sort de son cercle étroit.

Son but providentiel étant la fondation, il cherche l'avenir en lui-même, écartant à la fois, par une force instinctive, l'extérieur et le passé. Il se suffit, parce qu'il est famille, dès l'instant où il naît. De là vient l'angoisse, mêlée à la joie du vieux père et de la vieille mère, quand le cœur de l'enfant chéri bat et va s'éveiller. C'est déjà la conception de la nouvelle famille; l'autre ne sera plus que le second plan du bonheur: le passé d'où l'on s'arrache pour s'élancer dans l'avenir.

J'ai vu de grandes douleurs ainsi faites, des parents abandonnés, maudissant la nature et revêtant un deuil qui ne devait jamais finir.

Mais nous n'avions point rejeté le souvenir de Philippe, ce grand, ce généreux ami. Philippe était avec nous; son nom venait à chaque instant sur nos lèvres. Nous le mettions de nos gaietés et de nos mélancolies.

Tout se passa comme Joson Michais l'avait réglé dans sa sagesse. Comme nous manquions de passe-ports, nous eûmes bien quelques alertes aux relais, le brave uniforme de la gendarmerie nous procura quelques émotions; mais, en somme, on n'avait pas fait jouer le télégraphe à cause de nous et personne ne nous adressa de questions indiscrètes. Joson descendait de temps en temps et venait à la portière nous dire avec triomphe:

«Oui, mais! èz-vous entendu ce que je leur chante, quand c'est qu'ils font mine d'y mettre leur nez? Quoique câ, appuie, si tu veux, caïmans! Pas de risque, avec cette brise-là, tant que je suis en vigie sur la dunette. Chauffe!»

Je me souviens de l'effet que produisit sur Annette notre entrée dans le Morbihan par la grande lande de Beignon. Nous étions en Bretagne depuis la veille au soir, mais le département d'Ille-et-Vilaine est une Bretagne normande qui ne dit rien à l'imagination. A Beignon seulement commence «la terre de granit.» Mor-bihan, Men-bras, dit le proverbe celtique: Petite mer, grande pierre!