Il est une heure pour voir la lande bretonne; deux heures, à vrai dire: le lever et le coucher du soleil. Les clochers sortent mieux le soir sur la ligne bleue qui surmonte l'horizon de nuages; mais la forêt, mais le grand sapin isolé, mais le moulin, éveillé avant l'aube, tout ce prodigieux décor où vivent les contes du chercheur de pain, c'est le matin. Il y a des âmes plein l'air. Aveugle qui ne reconnaît pas là le pays des fées!
La diligence montait, le vent allait par rafales courtes et rares. La lumière était lente, lente à venir. Quelque chose passa sur la gloire du ciel ouvert; les contours de l'horizon s'amollirent, puis se noyèrent. C'était la brume qui jamais ne manque. Nous ne vîmes plus que la lande nue avec ses rangées d'arbres maigres, courant selon des lignes fantastiques et ses pierres groupées qui ressemblent à d'immenses troupeaux endormis.
Cet aspect vous pénètre comme un froid. Annette murmura toute frissonnante:
«Oh! c'est triste, triste.»
C'est triste. Elle avait raison. Cela parle un langage austère qui s'est perdu dans le temps et que nous n'entendons plus. Ailleurs, il faut la ruine peuplée de fantômes pour évoquer le passé; ici, non. Le passé va le long de la route que nul monument ne borde, les fantômes sont partout; c'est la patrie du souvenir obstiné. Cette croix brisée qu'il faut deviner sous l'herbe chante plus haut qu'une haute tour.
Avant d'être croix, ne fut-elle pas menhir? Combien s'écoula-t-il de jours depuis que le druide mit sa pointe en terre? C'est vieux. Rien n'a changé ici pendant les siècles. Ce qui vous serre la poitrine, c'est le temps.
La diligence montait; les chevaux fumaient grandis par la vapeur. Nous franchîmes le sommet de la côte.
«Voici la Bretagne! dis-je, saisi malgré moi par cette vaste et morne uniformité.
—C'est grand,» pensa tout haut Annette qui eut un soupir.
Devant nos yeux, jusqu'au clocher lointain de Campénéac qui semblait un point dans l'espace, la lande, toujours la lande, traversée par la route étroite et droite.