Annette se renversa au fond de la voiture. J'eus peine pour mon pays. Nous autres Bretons, nous sommes fiers de la Bretagne.
Je ne suis pas poète. Si j'avais été poète, j'aurais initié ma compagne aux arcanes de cette sévère beauté. C'est grand! avait-elle dit. Dans ce mot, il y avait de l'effroi.
Je gardai le silence: je ne suis pas poète. Mais, Dieu soit loué, la nature n'a pas besoin des poètes. Je les aimerais, les poètes, n'était la nature, et ma rancune vient de ce qu'ils me l'ont trop souvent gâtée. Elle n'a dit à aucun tous ses secrets.
Il est de muettes correspondances, écrites avec cette encre qu'on nomme sympathique. Vous ne voyez que la page blanche jusqu'à l'heure où vous communiquez au papier le degré de chaleur qu'il faut pour vivifier les caractères. Alors, l'œil étonné voit la pensée surgir.
Il plut à la nature de soulever son voile. Ce n'est pas la lumière de midi qui convient à ce mystique paysage; ce n'est pas non plus la grise lueur du crépuscule. Le soleil dépassa l'horizon et resta sous les nuées, étageant les plans discrètement et donnant à chaque relief le piédestal de son ombre. La couleur naquit, riche et remplie de suprêmes harmonies dans son apparente uniformité. La masse dorée des genêts épineux ondula, formant de grandes îles, dans ce lac d'un rose obscur, glacé de vert, que faisait la bruyère; le tronc des pins montra ses fentes carminées, la cime lointaine des chênes rougit, la foule des pierres prit une forme.
Nous vîmes les unes, couchées fièrement semblables à des sphinx énormes, tandis que les autres, rangées en rond, tenaient un grave conseil et que d'autres encore, horde turbulente, précipitaient vers le val leur course désordonnée. Çà et là, le fossé déchirant la terre, faisait éclater des nuances violentes; un ormeau, sorti de la fente d'une roche, pendait sur la route, une flaque d'eau mirait le ciel; et tout près, sur un tertre, tombeau d'un héros inconnu, la fougère agitée secouait ses ailes, parmi les troncs difformes et farineux des bouleaux.
Tout s'animait; la fumée bleuâtre montait du toit du sabotier; devant le bouquet de hêtres, l'aigle bretonne, la cocarde aux ailes de goëland, planait et criait au plus haut des airs, et l'horizon élargi montrait les opulents rivages de cet océan, infécond mais superbe.
«C'est beau! c'est beau!» murmura Annette qui se laissa glisser dans mes bras.
Le lendemain, nous couchâmes dans une cabane de pêcheurs, au Magoër, en la paroisse de Plouhinec, sur la rive droite de la rivière d'Etel.
On ment assez, en Bretagne, malgré l'axiome! «Faut pas mentir;» mais pour mentir avec fruit, quand on veut cacher son origine et son pays, il faut beaucoup de talent. Il y a d'abord le langage, divisé en trois dialectes principaux; Vannes, Quimper, Tréguier, qui eux-mêmes se subdivisent en une quantité de patois, de telle sorte qu'un vrai bretonnant reconnaît la provenance d'un passant rien qu'à la manière dont il dit: «Dieu vous bénisse.» Il y a ensuite le costume, chose importante, solennelle, sacrée, qui varie, non pas de district à district, mais de paroisse à paroisse, et qu'on ne peut abandonner sans honte.