Nous étions les Costouët de Paimpol, le mari et la femme, Jean Costouët et Anna Costouët. Il peut vous sembler que le nom manque d'euphonie, mais il était bien choisi. Chez nous, le Floch, le Goff et Costaouët peuplent des communes entières, comme Martin, Picard et Durand en France, comme Meyer, Schwartz et Müller en Allemagne, comme Brown, Smith et Johnson en Angleterre.

Les Costaouët de Paimpol devaient parler breton d'abord et subsidiairement le dialecte de Cornouailles. Ils devaient avoir le costume de Paimpol et leurs papiers.

Faut dire la vérité! Joson Michais fut obligé d'entasser un véritable monceau de mensonges pour nous faire un état civil dans ce hameau du Magoër, où il y avait une quinzaine de feux, sans autre autorité constituée que le brigadier de la douane.

Le maire était à Plouhinec, le syndic des gens de mer à Etel, de l'autre côté de l'eau. Nous donnâmes quelques douceurs au brigadier de la douane et à ses préposés, des sans cœurs de soldat-marins, au dire de Joson, et nous envoyâmes de temps en temps une douzaine de rougets, frais comme la rose, à M. le maire. Cela suffit pour nous mettre en règle. Deux de nos enfants furent inscrits à la mairie et baptisés à la paroisse sans autres papiers que notre rôle d'équipage.

Mais le rôle d'équipage, par quel moyen le put-on obtenir?

Quelques années avant l'époque dont je parle, Etel était un pauvre hameau comme le Magoër. Un homme s'était trouvé, un humble fondateur, qui dépensait son argent et sa vie à l'œuvre qu'il s'était imposée. Il venait d'élever Etel à la position de commune; il était en train d'y bâtir une église. A l'heure où j'écris, Etel a près de deux mille habitants, c'est un port de mer. Cela grandit et va devenir une ville.

Je ne demande pas pour ce digne homme la gloire de Romulus, et je pense qu'on l'embarrasserait fort en lui érigeant une statue. Mais depuis qu'Etel est une ville, des gens riches y sont venus qui oppriment le pauvre fondateur. Eternelle histoire. Sic vos non vobis! criait Virgile. Le maire d'Etel a travaillé pour des gros marchands de sardines qui jamais n'ont travaillé que pour eux-mêmes et qui sont arrivés tranquillement après la besogne faite. Je me souviens du maire d'Etel comme d'un ami.

En sa qualité de syndic des gens de mer, ce brave maire, M. Bourgeais, fit délivrer un rôle de pêche à Joson qui avait ses papiers en règle; Joson eut droit et devoir d'embarquer deux mousses. Je fus l'un et Annette l'autre: Jean et Anna Costaouët de Paimpol, l'homme et la femme. Il ne fallut pas une année pour faire d'Anna Costaouët un matelot fini.

A ceux qui jugent les pêcheurs de nos côtes par l'excellente littérature de l'Opéra-Comique, je n'ai rien à expliquer. Ils trouveront le fait tout simple. Pour être pêcheuse, on met une tunique rouge, liserée de noir, et l'on apprend une barcarolle d'Auber, cela suffit amplement. A ceux qui connaissent la mer et le métier, je dirai: Annette le voulut.

«Où tu iras, j'irai, décida-t-elle; ce que tu feras, je le ferai.»