Elle vint avec moi, elle fit comme moi. Plus d'une fois, en franchissant la barre de la rivière d'Etel, qui est dure en tout temps et terrible dès qu'il y a un peu de mer, elle fut couverte par la lame. Elle riait. J'étais là.
Nous eûmes notre premier enfant; Philippe Costaouët, quatre mois après notre arrivée au Magoër. Joson Michais fut son parrain et l'une de nos voisines sa marraine. Nous étions trop heureux, et souvent il m'arrivait de remercier Dieu passionnément. Annette ne regrettait rien: je le croyais alors. J'aimais à veiller près de son souriant sommeil, cherchant à deviner quelles joies tranquilles passaient dans son rêve. Au pied du lit, dans le coffre de chêne aux parois hautes et naïvement sculptées, le petit Philippe dormait. Je le trouvais plus beau que l'Amour: il ressemblait à sa mère.
Annette s'éveillait à son moindre cri. Pour elle, le réveil était encore un sourire. Son devoir de mère devenait le plus charmant de tous les jeux, et l'enfant rassasié qui s'endormait de nouveau sur sa poitrine l'embellissait mieux qu'une splendide parure. C'est au milieu d'un pauvre cadre aussi que rayonnent les vierges de Raphaël.
C'est bien le cher, l'admirable tableau qui tente le pinceau et le génie: la trinité humaine qui reflète le divin mystère de l'autre Trinité: un même amour en trois personnes: un seul bonheur, mais tout le bonheur.
La fenêtre de notre maisonnette regardait le sud-est. Ce ne sont pas les arbres ici qui font le paysage. L'herbe est rare. Nous avions un petit enclos, formé de quatre murs en pierres sèches qui ressemblaient à des digues. Quelques cerisiers aguerris à l'orage et un grand figuier y luttaient contre le vent d'aval. Dès juillet, le vent avait brûlé toutes les feuilles du figuier, mais il n'en donnait pas moins des fruits délicieux. Entre la grève et la mer, il n'y avait qu'un étroit sentier, conduisant à la caserne de la douane. Aux grandes marées, le flot venait dans nos fraisiers.
La rivière d'Etel, large comme la Loire, ridait son eau bleue sous nos croisées. Tous les jours, à fin de flot, l'escadre des barques de pêche, tumultueuse comme une charge de cavalerie, défilait devant nous. Au delà de l'eau, la petite ville, gracieuse et fraîche comme son nom, étageait ses modestes maisons sur la falaise aride.
Tout est aride, sauf la mer. C'est l'Océan qu'on ensemence et la récolte est au fond de l'eau, sur ces grèves noyées où paît l'innombrable troupeau de Neptune. La forêt n'a pas ses racines dans le sol: ce sont les mâts de mille barques, incessamment balancées; le vent siffle dans ces branches droites et nues, agitant la flamme qui claque à la rafale comme le fouet impatient du postillon, ou enflant avec fracas ces larges voiles brunes qui vont faire jaillir l'écume de la lame éventrée.
Les fruits enfin ne sont ni la pomme vermeille ni l'enivrante opulence du raisin; les voilà, les fruits, dans ces paniers à la forme pure et antique: c'est de l'argent vivant qui scintille et chatoie sous le soleil, c'est ce tas de cristal qu'on remue à la pelle comme le blé, c'est le miracle annuel de cette pêche qui vient, car tout désert à sa manne, mettre la provision de pain noir dans la huche vide de la chaumière bretonne: c'est la sardine, humble richesse des grèves infertiles.
Avec la sardine, le pauvre élève ses enfants, et, voyez, avec la sardine, l'âpre capital trouve encore moyen d'acheter son hôtel à la ville et son château à la campagne.
Un si petit poisson! Mais le pauvre mange peu et, pour le jeûne d'un millier de pauvres, il n'y a guère que la gourmandise d'un seul capital. Tout est bien. Qu'on meure d'indigestion ou de faim, et la place est la même au cimetière.