Il y a des riches à Etel. La sardine y fait venir de Paris des robes de soie. Néanmoins et malgré tout l'eau de Cologne qu'on y dépense chez «les bourgeois,» Vespasien y verrait mentir son proverbe impérial. A Etel, l'argent a de l'odeur.
Au dessus d'Etel, la falaise rejoignait la lande, morne et grande, coupée çà et là au lointain par de riantes oasis; à gauche, la rivière remontait jusqu'aux vieux ombrages sous lesquels saint Cado força le diable à lui construire une chaussée; à droite, c'était la mer où Rohellans, le noir écueil, s'élève une tour, au devant des horizons perdus de Quiberon.
La pêche était pour nous un déguisement bien plus qu'une nécessité, mais je suis pêcheur par vocation et je me surprenais à désirer que notre bon Philippe mît un terme à ses envois, qui nous faisaient trop riches. On ne saurait dépenser au Magoër plus d'argent que nous en dépensions. Sous le costume pimpant, coquet, mais correct, des Eteloises, Annette m'éblouissait. Je la voyais toujours gaie et contente, le petit venait bien; nous étions trop heureux.
Parfois, le soir, quand nous courions des bords devant l'entrée pour doubler la barre contre le vent, j'apercevais mon adorée madone sur la dune, à la pointe du phare, avec son enfant dans ses bras. Son mouchoir flottait comme un baiser qu'on envoie. Si j'avais été poète....
«Lofez, quoique çâ, monsié el chevâlier, me disait Joson Michais, sans vous commander, si c'est que vous ne voulez pas perdre la bârque.... Tenez! c't'âmour d'âgneau à tendu son petit bras, aussi vrai comme Dieu est au paradis!»
Et il oubliait d'orienter la voile. Nous embarquions deux ou trois seaux d'eau. «Ah! soldats-marins! peltas! gabeloux! gendarmes!»
Notre petite Anna vint la deuxième année. Il y eut deux berceaux.
Puis une autre année se passa encore. Notre Philippe avait des cheveux blonds frisés. Il parlait, il courait déjà sur le sable.
Il y a des jours si beaux qu'ils font craindre l'orage. Une des histoires antiques qui m'ont le plus frappé est celle de cet homme qui redoutait son bonheur et qui jeta son anneau à la mer pour établir lui-même une compensation à sa félicité trop complète. La mer lui rendit son anneau, et il dit: Jupiter me condamne.
J'aurais voulu un nuage dans mon ciel bleu. Je m'endormais souvent avec la pensée que je serais éveillé par un coup de tonnerre.