Il y avait quatre ans que nous étions au Magoër. Personne ne nous avait inquiétés. Nous étions oubliés. Chaque heure écoulée devenait une garantie de sécurité.

Un soir, je me promenais avec ma femme et mes deux enfants le long de la rivière. Nous avions remonté jusqu'au pont Lorois qui était alors en construction et sur lequel on passait déjà pour aller de Port Louis au fort Penthièvre. Une calèche venait du côté de Lorient. Il n'est pas rare de voir les touristes suivre ce chemin à cette heure, afin de coucher à Carnac et de visiter au soleil levant le fameux champ des pierres druidiques.

La calèche contenait un jeune couple, et deux enfants.

C'étaient des gens de Paris. On le voyait à la toilette des enfants. Rien ne ressemble aux enfants de Paris.

Certes, je ne suis pas de ceux qui admirent ces précoces élégances. Mais l'enfance embellit tout, et j'aime les enfants. Les enfants de Paris étaient restés dans mon souvenir. J'admirai ceux-ci, qui étaient charmants, et je dis:

«Philippe et Anna seraient comme ceux-là....»

Annette me regarda et devint si pâle que je m'élançai pour la soutenir.

«Je ne regrette rien! m'écriai-je. Je ne changerais pas mon sort pour celui d'un roi!»

Elle me sourit, mais elle resta pensive. J'avais le cœur serré. Il me sembla que cette calèche, environnée de son nuage de poussière, emportait quelque chose de notre bonheur.