On n'écoutait plus les Noces de Thétis!

La révolution allait un train d'enfer. Il y avait déjà du tyran détrôné dans l'oncle Bélébon. Mon père avait la perruque sur l'oreille et ressemblait à un vainqueur de la Bastille.

XXXVIII.
MON PÈRE ET MA MÈRE.

Au fond, l'oncle Bélébon n'était pas coupable. Il avait passé tacitement un marché par lequel il s'engageait à peupler la salle à manger de l'hôtel des Lices, à dire des choses aimables pendant le repas et à chanter les Noces de Thétis à la moindre réquisition; il faisait loyalement son travail. En échange de ces divers exercices, il avait stipulé à la muette qu'on me déshériterait en faveur de la nouvelle dynastie Bélébon-Kervigné; voyez-vous du mal à cela? Le coupable, c'était Vincent, qui ne voulait pas être gentil, et qui mettait du tintoin dans la maison, au lieu d'y apporter de l'agrément Quand on a tout l'esprit d'une famille, des talents de société en abondance et la bonne volonté de se faire un sort, on est bien malheureux de n'être pas secondé. J'affirme que la ville de Vannes, ma patrie, n'était pas sans renfermer un assez grand nombre de citoyens pensant et raisonnant ainsi.

Chacun pour soi, que diable! Dans le Morbihan comme ailleurs, telle est la religion des gens qui réfléchissent. On ne demandait pas à Vincent de vivre en chartreux, mais il aurait dû garder les apparences.

Trop est trop, selon le langage de cette vulgaire sagesse qui désapprouve hautement les vendeurs à faux poids, quand ils se font condamner par la police correctionnelle. Trop est trop. L'oncle Bélébon restait dans la mesure juste et convenable des bourgeoises tricheries: Vincent abusait, il gâtait le métier: honte à Vincent! Ils l'auraient battu. Néanmoins on allait répétant volontiers dans les salons charitables: Le mariage le corrigera. Mon dieu oui, dans l'illustre grenier de la noblesse et dans le respectable magasin du commerce, il y avait pour lui des fiancées toutes prêtes. Pour Vincent! dira-t-on.

Mesdames, Vincent était un gars de quarante mille livres de rentes, en terres, au bas mot, ce qui, à Vannes, proportions gardées, vaut à peu près trois cent mille francs de revenus à Paris. Ne croyez pas ceux qui vous diraient que j'exagère: cent mille écus sont vite dépensés à Paris, et quarante mille francs, à Vannes, on n'en peut voir la fin! Mais je vous le demande: supposez que le démon de la peste noire s'incarne un beau jour et vienne chercher femme à Paris avec cent mille écus de rentes. Par le temps d'or qui court, ce n'est pas le Pérou. Pensez-vous, néanmoins, que la Chaussée-d'Antin, la rue de Varenne et le quartier d'Anjou, fermant leurs portes au démon de la peste noire, l'enverront chercher femme au faubourg Saint-Marceau?

Le pensez-vous?

Ma mère tint parole et fit dresser, le soir même, le lit d'Annette dans sa chambre. Celle-ci, fatiguée d'une journée d'émotions et toute heureuse de la tournure que prenait sa romanesque équipée, s'endormit bientôt du sommeil du juste. Elle n'avait qu'un regret, c'était de ne pouvoir me communiquer sur-le-champ le bulletin de ses succès. Craignant, en effet, soit mes scrupules, soit l'ombrageuse fierté de mon caractère, que n'avaient certes point diminuée les heures de mon exil, elle s'était imposé la dure loi de me cacher ses efforts et même ses victoires. Elle voulait me donner le bonheur d'un seul coup, sans me faire partager ses incertitudes et ses angoisses.

Vers minuit, un bruit faible l'éveilla. C'était comme un gémissement. Elle se crut encore dans notre maisonnette du bord de la mer, et sauta hors de son lit pour aller à ses petits qui sans doute l'appelaient. Mais une veilleuse éclairait la chambre: chez nous il n'y avait point de veilleuse: c'était ma mère qui s'agitait et se plaignait dans son sommeil. Annette l'éveilla doucement, et ma mère, soulagée, poussa un long soupir.