Ma mère était triste. C'était l'effet que produisaient sur elle désormais le bruit et les rires. Annette savait d'avance qu'il ne serait pas difficile d'amener l'entretien sur une pente favorable, car elle avait peine chaque jour à fuir les questions dont on l'accablait. Son embarras était de frapper un coup décisif et d'arriver en si peu de temps à pousser l'émotion jusqu'à ce paroxysme contagieux qui se gagne de proche en proche; car ce n'était pas le cœur de ma mère seulement qu'Annette avait à emporter d'assaut, c'était aussi, c'était surtout le cœur de mon père.
Elle prit son ouvrage qui était une broderie et s'assit sur un tabouret sous le bras en tapisserie du grand fauteuil de sa maîtresse.
Elles gardaient toutes les deux le silence. Ma mère rêvait; Annette cherchait. Ma mère dit, comme si elle eût obéi malgré elle au secret désir de sa jeune compagne:
«Il y a des moments où je crois que vous m'avez trompée, Anna. Il est impossible que vous soyez une fille de la campagne.»
Anna poussa un gros soupir en répondant:
«Jamais je ne vous ai dit que la vérité, madame.
—Le soleil a brûlé ces jolies mains, c'est vrai, reprit ma mère, mais depuis peu seulement, et le travail de la bêche ou de l'aviron ne les a point grossies. En quel pays de Bretagne brode-t-on comme vous brodez, Anna?
—A Etel, madame.
—On dit, en effet, que celles d'Etel sont presque des demoiselles. J'irai y voir. Ce qui est bien sûr, c'est que vous n'étiez point faite pour être une servante.
—Madame, vous ai-je donc mal obéi?