Ce n'était pas pour rien qu'il avait la réputation d'entêtement la mieux établie qui fût dans tout le Morbihan.
La voix tremblante de ma mère dit à l'oreille d'Annette dans un baiser:
«Allons, à la grâce de Dieu!»
Et, ma foi, ils partirent, au complet triomphe de mon père.
Selon le programme, on mangea la soupe à Auray. Mon père s'amusait comme un bienheureux. Il mit deux assiettes de potage dans ses bottes. Quelle conscience, à en juger par son appétit! Annette avait déjà tout le cœur de ma mère, bien qu'elles eussent échangé à peine quelques rares paroles depuis le départ, mais le brave homme restait profondément convaincu qu'on lui jouait une niche.
La voiture qu'on avait prise à Vannes dut rester à Auray. D'Auray au pont Lorois, les chemins étaient alors dans un état si sauvage qu'il fallait des véhicules d'espèce particulière. Annette et ma mère se serrèrent dans un petit cabriolet du genre appelé tapecul, sauf le respect profond qui est dû au lecteur, et il fut convenu que mon père suivrait à bidet. Jusqu'alors, tout avait marché à souhait; mais ici était l'écueil. Annette se sentit frémir quand le cabriolet tourna l'angle de la place d'Auray. Elle aurait voulu mon père à la portière.
«Il va venir tout à l'heure, lui dit ma mère, qui peu à peu rentrait dans son calme.»
Mais on sortit d'Auray et M. de Kervigné ne vint pas. La route se fit cahin caha. Ma mère disait toujours: Il va venir, et il ne venait point.
Il était l'exactitude même. Quel obstacle pouvait donc le retenir?
Le cabriolet venait de disparaître et mon père mettait fidèlement le pied à l'étrier, lorsqu'il se vit entouré tout à coup par les deux Bélébon et M. de Laroche, comme on appelait à pleine bouche l'ancien Potemkin de la présidente. Il valait bien cela. C'était tout à fait un homme de tenue et il portait je ne sais quel ruban à sa boutonnière. Les Bélébon cachaient leur terreur sous une apparence fanfaronne, et M. de Laroche, calme comme il convenait à un personnage de sa dignité, avait l'air près d'eux d'un homme d'Etat encanaillé par des électeurs.