«Saisissez-vous de cet homme!» ordonna mon père en me montrant du doigt.

Il faut bien, hélas! que je dise les choses telles qu'elles furent. J'étais debout devant ma porte et je ne bougeais pas. Les deux enfants s'étaient enfuis au coup de pistolet; je ne savais où ils étaient. Un gendarme me mit la main au collet; j'étais d'une force peu commune; je le repoussai d'un geste involontaire et il chancela, c'était le brigadier. L'autre tira son sabre.

«Allume! cria Joson qui revenait triomphant. Attrape à crocher les soldats marins! Y a du temps que j'ai envie d'en manger, un morceau de gendarme! Et houp!»

Je le saisis à bras le corps au moment où il allait crocher le brave soldat, et j'avoue que, dans cette bataille inégale, je n'aurais pas parié pour le sabre contre le bass-croc.

«Mon père, dis-je, vous n'avez que faire de gendarmes....

—Empoignez toujours le gredin! cria Vincent qui s'était relevé. Montrez-vous, papa Kervigné! Soyez un mâle une fois en votre vie!»

Mon père étendit la main vers moi: mais, en ce moment, deux ombres passèrent. Annette et ma mère, dont la voiture restait à Etel, venaient d'aborder en bateau. Annette me pressait déjà sur son cœur en pleurant. Ma mère, qui tenait nos enfants dans ses bras, les offrait, déjà victorieuse, à mon père.

«Qu'est-ce que cela! qu'est-que cela!» disait le bonhomme, essayant de retenir son courroux qui s'en allait.

Ma mère balbutia, parmi les baisers qu'elle prodiguait aux petits:

«Ne le vois-tu pas, monsieur de Kervigné? C'est mon petit Charlot! C'est ma petite Mimi que le bon Dieu nous rend! Tu es un honnête homme! Vas-tu te séparer de ta femme qui t'aime depuis trente ans? Moi, d'abord, je ne quitterai plus les enfants, jamais, jamais, jamais!»