Mon père reculait. Ma mère était une grande dame quand elle voulait. D'un mot et d'un geste, elle écarta les gendarmes, tandis que Vincent, réduit au silence, dévorait sa rage à l'écart, étroitement surveillé par Joson, qui grandissait de trois coudées.

«Ce sont eux! disait ma mère. Oh! les pauvres chéris! Charlot! Juste le même âge! Et Mimi! Te souviens-tu de son sourire? Mes anges! mes anges bien-aimés!»

Puis, caressante tout à coup comme une jeune femme:

«Ecoute! je ne veux pas mourir loin de toi, Kervigné, mon mari. En m'épousant, tu as promis de me rendre heureuse....

—Saperbleure!.... commença mon père.

—Nous avons été trompés! As-tu confiance en moi? Notre fille Annaïc est noble dans son pays. Il n'y a pas si longtemps que les Kervigné étaient émigrés comme elle. Et le contre-amiral de Kervigné n'a-t-il pas joué la comédie à Londres pour avoir du pain? Tu l'aimais, notre Annaïc, avant de savoir qu'elle était à toi! Et pour la religion, penses-tu que M. Raffroy soit un mauvais prêtre? Eh bien! il est de son parti! Je la veux! Je veux ses enfants! Je veux mon fils! La colère de Dieu est passée. Je veux notre maison bénie et tes derniers jours heureux!»

Je rapporte de mon mieux ses paroles, mais c'était son accent qui pénétrait. Vous ne l'auriez pas reconnue: la passion débordait de son cœur. Mon père résistait encore quoiqu'il eût à son insu les deux petits dans ses bras.

Comme il se roidissait, mon Philippe, qui était un gaillard, le regarda en face et prit ses cheveux gris à poignée.

«Baise-moi, monsieur, veux-tu?» lui dit-il.

Et la petite Anna, rassurée, saisit ses joues entre ses petites mains caressantes.