Et, de l'autre bout de la place, la tante Renotte agitant son parapluie de coton bleu:
«Hé! là-bas! me voici! C'est bien, ce que vous faites là, neveu Tréfontaines! Vous valez mieux que les autres, malgré tout!
—J'ai dit, murmura le marquis à mon oreille. Mets ça dans un coin de ton cerveau et rumine là dessus quand tu seras tout seul. Bonjour, ma tante. Julie serait venue, sans les petits.
—En voiture!» ordonna le conducteur.
Mon beau-frère m'embrassa; la tante Renotte avait la larme à l'œil.
«Ecris à Landevan pour moi toute seule, dit-elle, et bien des choses aux Kervigné de Paris. Bon voyage.
—Quoique çâ, bon voyage itout, monsié el chevâlier!»
La diligence se mit à cahoter sur l'abominable pavé du faubourg. Je n'avais plus conscience de ce qui ce passait autour de moi: je fus emporté comme en un rêve.
A mon réveil, j'étais déjà sur la haute colline d'où l'on découvre pour la première fois, en venant de Paris, ce lac prodigieux, semé d'îles innombrables, mélange inouï de terre et d'eau qui se nomme «la petite mer» (Mor-bihan). J'occupais la place du milieu, dans le coupé, entre un officier de marine très coquet, mais très maltraité par la petite vérole, qui fumait abondamment, et un vieux monsieur qui dormait mieux qu'un juste. Le vieux monsieur ne cessa de dormir, et l'officier de marine de fumer qu'à Ploërmel, où chacun d'eux prit sa part d'un dîner, qu'aucune épithète ne saurait assez flétrir. Pendant le repas, le vieux monsieur ne dit rien, mais l'officier de marine nous apprit qu'il allait avoir le grade supérieur et la décoration. Il se nomma: c'était un de mes cousins; nous sommes tous cousins en Basse Bretagne. Je gardai l'incognito, afin qu'il ne m'écrasât point de ses succès.
Brest, d'où il venait, est une glorieuse ville, entièrement habitée par des officiers de marine et par des dames qui sont folles des officiers de marine. A Brest, un citoyen qui n'a pas l'honneur d'être officier de marine s'attire dans les rues des regards pénibles, comme s'il était boiteux ou bossu, les enfants de Brest voient dans l'absence de l'épaulette une véritable difformité. On n'y connaît que le ministre de la marine; Paris n'y a d'autre raison d'être que les bureaux de ce même ministre. Volontiers y crierait-on, dans les fêtes nationales, selon les divers régimes: vive le roi, ou vive l'empereur, ou vive la république, qui nomme les officiers de la marine!