Dans le parti de ma sœur, il y avait ma mère, Bel-Œil et presque tous les oncles et cousins. Ma mère était là pour les petits-enfants et Bel-Œil pour le marquis, très joli homme, dont la seule vue mettait son petit zieu en ébullition. Ils causaient tous deux parfois, en tête-à-tête, de la rareté toujours croissante des cœurs vertueux, mais sensibles. Le marquis de Tréfontaines s'astreignait à lire des histoires traduites de l'allemand, et détrônait volontiers le bon Dieu pour mettre à sa place le Créateur de toutes choses ou la vaste intelligence qui préside aux destinées de l'univers. Cela lui valait bien cinq à six cents écus par an. L'abbé Raffroy appartenait un tantinet à ce parti, mais pas du tout l'oncle Bélébon.

De quel parti était-il donc, cet oncle Bélébon, l'esprit de la famille?

Mon oncle Bélébon n'avait que son esprit: il n'était pas riche; il était de son propre parti ou plutôt du parti de Vincent Bélébon, son petit fils, épais balourd qui engraissait quelque part, vers Saint-Anne d'Auray, courant le lièvre, chassant les filles de campagne, buvant du cidre à deux sous le pot. Ce n'est pas cher, mais il avait grand soif, et l'oncle Bélébon tirait pour désaltérer ce pataud. L'abbé Raffroy n'était pas sans tenir une petite idée au parti de Vincent Bélébon.

Hélas! moi, je n'avais pas de parti, si ce n'est une fraction infinitésimale de ce bon abbé Raffroy et toute ma tante Renotte Kervigné, qui faisait valoir une douzaine d'hectares au bourg de Landevan: la paysanne, le bas bout, la dernière des dernières! Celle-là ne donnait rien à Julie ni à Gérard; quand elle venait à Vannes, elle me glissait quelques louis pour faire le jeune homme. Elle ne brillait pas dans la famille.

Le 5 juin 1842, midi sonnant, mon père tapa doucement sur le petit ventre hémisphérique de l'oncle Bélébon et prononça ces paroles à haute et intelligible voix:

«Allons, tonton! la main aux dames! Bon appétit! bonne conscience! A table, saperbleure! On ne jeûne qu'en carême et aux quatre temps! Ma soupe va tomber jusqu'au fond de mes bottes!»

C'était fête doublement à cause du dimanche et de l'anniversaire de la naissance de Julie. J'avais vu à l'office un considérable gâteau sur lequel on avait écrit avec du sucre: Vive madame la marquise! ma bonne mère rajeunissait entre les deux petits enfants qui faisaient le diable, et il y avait chez nous un excellent vent de gaieté.

J'allai m'asseoir au bout de la table, entre Vincent Bélébon, ma bête noire, et ma bonne tante Renotte, qui avait fait ses dix lieues tout exprès pour nous voir. Les dignitaires étaient au centre, où l'oncle Bélébon, bavard comme une pie, soulevait, je n'ai jamais su pourquoi, des applaudissements à chaque parole qu'il disait. Etant accordé, là-bas, ce point qu'on est l'esprit de la famille, il ne reste rien à faire. Les honneurs étaient tout naturellement pour ma sœur Julie et son mari, ménage du haut ton où l'on disait vous devant le monde. Ma mère trouvait cela charmant. Ma tante Renotte en murmurait tout bas: elle était de l'opposition. Elle me marchait sur les pieds depuis le commencement du dîner et je l'entendais qui marmottait à mon oreille:

«Tu vas voir, René, tu vas voir! On va leur lancer un lièvre dans les jambes?»

Le marquis faisait le galant auprès de Bel-Œil et de ma mère qui dévorait les enfants. Julie s'ennuyait comme toute jeune femme qu'on arrache à ce cercle de bonheur égoïste et charmant: la petite famille bornée, serrée, murée, rejetant sans cesse hors de soi tout ce qui n'est pas elle-même. Nougat et mon père trouvaient moyen de causer du vicomte, dont on avait une lettre, tout en ne perdant pas une bouchée. L'oncle Bélébon égrenait son chapelet de vieux bons mots et semblait dire à son petit-fils Vincent: «Quand donc seras-tu aussi aimable que moi?» Vincent buvait du vin pur tant qu'il pouvait. C'était un joli repas.