«Sais-tu, René, reprit-elle, de quelles séductions est tout à coup entourée une jeune fille douée de quelque beauté, qui passe le seuil d'un cloître pour entrer sans transition dans le grand monde?»

Je ne le savais pas, et certes, à ma place, plus d'un aurait eu le désir de le savoir. Ma cousine, au travers de ses petits ridicules, était une femme d'esprit, qui pouvait raconter très bien et broder encore mieux. Un poète ou même un curieux se fût jeté sur cette proie, mais je ne puis me donner pour curieux ni pour poète. J'ai l'imagination lourde et le caractère indifférent. Hippolyte songeait à ses javelots, moi, je regrettais mon côtre nantais avec sa brigantine coquette et sa flèche qui le couchait sur la lame au moindre vent. Deux jours avant mon départ, Joson m'avait armé deux lignes flottantes avec des avançons de trois brasses, et les maquereaux, ces vivantes pierreries, devaient jouer par millions dans les eaux d'Hœdic! Le long des côtes, sur le fond de sable blanc, ces poissons d'argent, orgueil de notre mer, les bars, que Lucullus appelait des loups, cherchaient entre deux eaux leur proie abondante: la sardine, le prêtre et le séchard aux reflets mordorés; plus haut, dans la rivière, pourvue de cent bras, comme Briarée, les saumons remontaient, troupe turbulente et magnifique; le long des jetées en pierres sèches, l'anguille roulait comme un serpent et le homard qui, selon les candides Parisiens, ne se prend pas à la ligne, le homard à la cuirasse bleu de ciel cheminait dans les roches profondes à la poursuite du diable de mer.

Combien de fois n'avais-je pas senti au bout de ma corde de crin les soubresauts de ce roi des crustacés, qui a le don bizarre de se démonter par pièces et dont les membres amputés repoussent comme une végétation! Les homards se prennent à la ligne et sautent comme des chèvres au fond du bateau. Tout se prend à la ligne; la ligne est une main allongée qui tend l'appât au fond de la mer. Il n'est point, dans ces mystérieuses cavernes, de créature vivante qui ne convoite l'appât et qu'on ne puisse amener à la surface, depuis l'ange redoutable dont la peau est une lime, jusqu'à la morgate dont les entrailles sont une écritoire, depuis le poisson-marée, hérissé de poignards empoisonnés, jusqu'à la raie jaune, chargée d'électricité comme une bouteille de Leyde.

«J'étais pure comme un rayon de soleil levant, reprit ma cousine; jamais une mauvaise pensée n'était entrée dans mon âme. La première fois que je vis un bal, je restai ivre, mais ce fut tout, car j'étais plus pieuse qu'un chérubin. Mon mari m'adorait en ce temps-là. Moi, je ne savais pas ce que c'était qu'aimer. Un jour pourtant....»

Ah! certes, un jour! Pauvres Phèdres bourgeoises! Un jour! C'est la pêche. Ce jour, la ligne perfide flottant devant leur inexpérience, elles ont mordu l'appât. Et comme leur souvenir est exempt de rancune!

Moi, un mot m'avait frappé: le soleil levant, l'heure du poisson! Le moment où la mer travaille, selon l'expression des ligneurs de Quiberon. Je songeais, et combien c'était plus intéressant:

«Un jour, j'essayais justement ma baleinière blanche de Dunkerke. C'est là qu'on fait bien les baleinières! La mienne glissait sur l'eau mieux qu'un cygne. La lame était courte, la mer hargneuse, le vent venait d'amont en rivière, mais du côté du large, on voyait passer les grains du sud-ouest. Vingt fois Joson Michais m'avait dit, car il était bon matelot: «Ne descendez point trop, monsié el chevâlier, vous ne pourrez point ermonter.» Mais bah! qu'est une nuit à la belle étoile? Nous mouillâmes devers l'Ile-aux-Moines, là où les anguilles passent à la fin du flot. Bonne marque. Rien ne mordait. Le vent d'aval viendra avec le jusant, disais-je, et nous remonterons à la voile comme des évêques. Ce sera bien la misère si nous ne prenons pas une douzaine d'anguilles à barbe verte au tournant de marée, pour faire un pâté de carême à ma tante Nougat. Le tournant vint: rien au fond! «A la maison, Josille!» Comme il levait le grappin, minuit nous vint de terre: c'était l'horloge du bourg d'Arradon. Nord-ouest! il ventait la peau du diable. Avec jusant et vent d'amont, il y a loin de l'Ile-aux-Moines au bassin de Vannes. Après deux heures de nage, nous avions changé de place et gagné cinq cents pas. «Laisse dériver sur l'île d'Arz, Josille! Bon fond. Mouille!» Le grappin tomba sur fond de onze brasses, roches et sable noir. Joson s'orienta et déclara que nous étions juste au milieu du chenal, sur la basse du Grand-Congre, ainsi nommée à cause du poisson monstrueux qui fut pêché là, avant la Révolution, par Yvon Belz, de Noyalo, qui gagna cinq écus de six livres à le montrer pour un sou sur la place du marché, à Vannes. Je mis ma ligne de corde à l'eau, une ligne grosse comme la moitié du petit doigt, avec un hameçon de fer doux capable d'enlever un veau, et je boitai, pour employer le terme breton, avec un blanc de morgatte d'une demi-livre. Le fils du gros congre, dis-je, a eu le temps de grandir depuis le temps. Il n'a jamais vu de boite pareille, et nous allons l'amariner. «Quoique çâ, me répondit Joson, tâche, monsié el chevâlier!» Dix minutes après ce court entretien, nous dormions tous les deux d'un sommeil paisible; Joson n'avait pas même pris la peine de mettre sa ligne au fond. Je rêvai d'abord de ceci et de cela, puis de pêche. Il me semblait voir un homard quitter sa retraite et se diriger vers ma ligne qu'il tâtait en tournant alentour. Il n'était pas en appétit, ce homard; nous étions au printemps, il vivait peut-être d'amour et d'eau fraîche. Je sentais cependant qu'on tirait sur ma ligne, mais si doucement, si doucement! Il ne fallait pas songer à ferrer une bête qui n'ouvrait même pas la gueule.... On tirait pourtant, morbleu! Je regardai mieux et je vis un crapaud de mer qui tenait ma boite dans sa bouche. Je souquai un coup d'impatience pour me débarrasser de cette vermine, et je reçus aussitôt un choc terrible qui m'éveilla. Mon poignet était dans un étau. Avant de m'endormir, j'avais eu la méchante idée de passer deux fois la corde de ma ligne autour de mon bras: ce n'est pas un pêcheur de profession qui ferait cette bévue. Un maigre n'a qu'à tomber sur l'hameçon et adieu le bras, sinon tout le corps; car la corde ne casse jamais! Il y a des maigres de cinq mètres. Mauvaise viande. «Holà! Joson! m'écriai-je, voilà le grand congre qui me tient!» A l'aide! Joson sauta sur ses pieds; la mer était si dure, qu'il tomba comme un paquet au fond de la baleinière. Moi, je me mis à rire, je ne sentais plus rien, j'avais rêvé. J'étais si convaincu d'avoir rêvé que je ne songeai pas même à dévirer les deux tours de corde qui étaient autour de mon poignet meurtri; car mon poignet restait bel et bien meurtri. Mais je me figurais que j'avais fait quelque maladroit effort pendant mon sommeil. Je halai tranquillement ma ligne afin d'en visiter l'hameçon, et Joson, à moitié endormi, reprit son équilibre. «Quoique çâ, me disait-il machinalement, méfiance! Le congre, ça nage plus vite que la ligne, jusqu'à quand que c'est qu'il signâle el bâteau. Pâr âlors, il donne un polisson ed'coup ed'queue....» Je poussai un second cri: la corde filait entre mes doigts d'où le sang jaillissait. Le congre avait donné son polisson de coup de queue. Joson se jeta courageusement sur la corde qu'il saisit à deux mains pour m'éviter le contre-coup, au moment où la ligne allait arriver à bout. Sans lui, j'ignore ce qui serait arrivé, car, malgré son effort, et c'était un solide matelot, je ressentis une secousse épouvantable. «Lâchez tout! ordonna-t-il. C'est un câchâlou, si ce n'est point el Mâlin! La baleinière vâ châvirer pour sûr et pour vrai!» Je faisais de mon mieux pour dévirer la corde, mais elle était entrée dans mes chairs et la voix me manquait pour avouer mon imprudence. «Quoique çâ, lâchez tout! répéta Joson. «L'eau aborde!—Tiens bon un coup! répondis-je. J'ai le poignet entrepris!» Il jura en breton, ce qui n'était pas bon signe. Il se coucha dans le bateau, qui embarquait de l'eau à faire pitié et donna une vaillante secousse pour me laisser du largue. Je parvins en effet à dérouler la corde: mon sang coula comme une gouttière. Tout était lâché, mais la corde restait libre sur le bord: le congre ne tirait plus. «Si nous tâchions de l'avoir? dis-je, repris par la passion du pêcheur.—Quoique çâ, me répondit Joson, n'y â plus rien de rien! Il a coupé la corde au ras de l'hameçon.—Méfiance,» dis-je à mon tour, et je déroulai au fond de la barque toute la longueur de ma ligne, qui avait au moins quarante brasses. J'en amarrai le bout à la toletière, tenant mon couteau tout prêt en cas de malheur, j'avais à peine achevé que la corde recommençait à filer comme si le diable eût été au bout, mais cette fois Joson veillait: il saisit adroitement le temps d'arrêt et ferra de nouveau à vingt ou vingt-cinq brasses, environ. «Il pèse cent livres!» dit-il. Le congre donna un coup de barre qui lui fit lâcher prise et fila encore une dizaine de brasses. «Attention! pare à couper!» commanda-t-il. Mais la corde redevint largue et il put en haler près de trente brasses dans le bateau. Quelle lutte! Il y a des pêcheurs qui soutiennent ce combat tout seuls, la nuit, par la tempête, sur un pauvre batelet qui tremble....»

J'entendis en ce moment ma cousine qui disait:

«Telle fut ma première faute.»

Je levai les yeux; elle avait les paupières mouillées. J'eus un remords et je lui pris la main.