Sa mère lui dit alors pour la première fois:
—Nous ne sommes pas riches.
Elle ne s'expliqua pas davantage, et, quand elle dut céder aux instances de Léon, elle lui annonça que, dans aucun cas, sa pension ne pourrait monter au-dessus de dix-huit cents francs par an. Léon trouva cela superbe.
La petite bonne femme était, à ce qu'il paraît, très-bien renseignée sur la position de madame Rodelet, car elle avait chiffré son revenu avec une rigoureuse exactitude. Les dix-huit cents francs prélevés, la mère de Léon gardait six cents francs pour vivre.
De l'histoire de sa famille Léon ne savait que deux faits bruts et sans détails: la ruine de son aïeul et la chute de sa mère. Ces deux faits se liaient en ce sens que la même main avait frappé les deux coups. La veille de son départ pour Paris, Léon fit des questions. Madame Rodelet se retrancha derrière son état de souffrance pour ne point répondre.
Léon partit. Une lettre de recommandation de sa mère lui ouvrit l'étude de maître Souëf. Maître Souëf avait évidemment connu sa mère en des temps meilleurs pour elle. Cependant, maître Souëf ni personne ne laissa jamais échapper un mot qui pût donner prétexte à des questions.
Nous savons à quel genre de travail Léon s'était livré depuis son arrivée à Paris. Son notaire guettait depuis longtemps l'occasion de le renvoyer au pays chartrain.
Pour juger Léon Rodelet en une seule fois, il suffit de se mettre ici à sa place. Figurez-vous un jeune homme ayant pénétré à demi le secret de sa propre vie et placé tout à coup en face d'une personne qui se vante de posséder ce secret tout entier. Neuf sur dix prendront la personne au collet et ne lâcheront prise qu'après victoire.—Léon était le dixième.
Léon fut frappé d'une chose surtout. Sa mère lui avait dit: «Tout le monde ignore notre malheur,» et voilà que sa mère se trompait! Il fut atterré, il laissa partir la petite vieille. Quand elle fut sortie, il voulut courir après elle,—et il ne courut pas.
Parce qu'il y avait une circonstance qui mettait pour lui tout le reste dans l'ombre. La petite vieille lui avait dit: «Vous n'épouserez pas Césarine de Mersanz!»