Le jour où Léon avait tiré à la conscription, sa mère l'avait pris à part dès le matin. Ils étaient restés plus d'une heure ensemble. A la fin de cette entrevue, Léon embrassa sa mère, qui fondait en larmes. Il était très-pâle.
Depuis lors, jamais aucune allusion au sujet traité dans cette entrevue n'avait eu lieu ni de la part de Léon, ni de la part de sa mère. La maison devint triste. Léon eut un bon numéro au tirage: cela n'apporta point de joie. Le lendemain du tirage, madame Rodelet se mit au lit et fit une longue maladie.
Il y avait là un secret de famille: quelque chose de douloureux et de mystérieux, un de ces deuils qu'on n'ose point porter au dehors. Madame Rodelet avait attendu jusqu'au dernier moment pour mettre Léon dans la confidence. Il est des heures dans la vie où la loi se charge elle-même de soulever tous les voiles; en face de ces solennités, on ne peut pas reculer.
Léon sut qu'il ne portait point le nom de son père et qu'il était enfant naturel. Sa mère s'humilia devant lui.—Mais ce ne fut qu'un instant, car elle lui dit:
—Si je savais que cet aveu dût me faire perdre l'autorité sacrée que j'ai sur vous, j'aimerais mieux mourir.
Léon baisa les mains de sa mère en pleurant.
Il aimait sa mère.—Cependant l'orgueil qui était en lui saignait.
Il demanda si quelqu'un au monde savait ce secret. Madame Rodelet lui répondit: «Personne.»
Personne, excepté les auteurs du crime.
Ce fut à dater de cette époque que Léon prit dégoût de la maison. Il ne pouvait souffrir la société de ceux qu'il avait connus quand il était heureux. On se fait de ces illusions blessantes: Léon croyait que tous ses amis lisaient maintenant son malheur sur son visage. Il songea à venir à Paris, non point par amour pour Paris, mais par haine de sa ville de Chartres.