Barbedor avait une salle; Barbedor donnait des assauts. Il était de bon ton de connaître Barbedor. Son public ordinaire se composait d'ouvriers et d'étudiants; mais le boulevard de Gand faisait parfois l'école buissonnière pour assister à ses fêtes, et il y avait des coins de la salle où l'on parlait le pur anglais des jockeys.

Vers la fin de 1847, on commença à donner des assauts réguliers au casino du boulevard Montmartre et ailleurs. La barrière des Paillassons, si aimable qu'elle soit, se trouve un peu éloignée du centre. Peu à peu, les virtuoses du château de la Savate désertèrent; sa clientèle cossue les avait devancés. Barbedor dut profiter de la révolution pour faire faillite. Le château, acheté par les maraîchers voisins, disparut un beau jour. A la place où il était, jamais la charrue du laboureur ne fera sonner les casques des héros, mais le soc y rencontrera longtemps des marmites cassées et des tessons de bouteilles.

En 1836, c'était l'ère de gloire pour le castel de Barbedor. La devanture, d'aspect pauvre et mélancolique, avait été badigeonnée à neuf; on avait mis une petite balustrade en treillage vert des deux côtés de l'allée étroite qui conduisait de la ruelle Saint-Fiacre à la porte principale. La porte elle-même avait eu deux couches de peinture jaunâtre, et l'enseigne représentant deux hommes demi-nus, dont l'un lançait un coup de pied à l'oreille de l'autre, étalait, en outre, huit belles majuscules fraîchement rechampies qui formaient le nom de Barbedor.

Il y avait eu encore d'autres embellissements dont le but semblait plus difficile à saisir. Barbedor avait fait construire un petit péristyle en bois et en plâtre sur la ruelle qui rejoignait tortueusement la rue de l'École à travers les terrains. Quelques tilleuls naïfs avaient été plantés là en quinconce. Point d'enseigne de ce côté. Pour quiconque ne connaissait pas l'autre façade de cet important édifice, sa maison se présentait honnêtement, comme un de ces innocents cottages qui émaillent le pourtour de Paris. C'était blanc, c'était bête, c'était bourgeois à faire plaisir.

Les gens qui cherchent une signification à toute chose prétendaient que Barbedor allait se marier et qu'il avait construit cet appendice mignon pour y loger son bonheur conjugal.

En attendant, Barbedor vivait seul. Il avait eu jadis avec lui un neveu du nom de Jean Lagard, qui était son élève; mais Jean Lagard l'avait quitté pour courir le monde.

—C'était un très-gros homme, mangeant et buvant abondamment. Il passait les trois quarts et demi de sa vie assis sous un tilleul malade qui était au-devant de sa porte. Une table ronde dont le pied se fichait dans le sol, supportait sa pipe, sa blague et son pot de bière. Du matin au soir, il vidait la cruche bien des fois; sa pipe n'avait jamais le temps de refroidir. Il restait là, les jambes croisées, les mains dans ses poches, et présentant la plus parfaite image de l'inertie ennuyée.

A voir, sous sa veste de marchand de vin, cette masse de chair obèse et déformée, vous eussiez certes pensé que les jours de force et d'adresse étaient passés pour Jean-François Vaterlot, dit Barbedor; son aspect excluait toute idée d'agilité.—Son aspect trompait. Bien qu'il approchât de la soixantaine, Barbedor retrouvait au besoin ses muscles sous sa graisse. Il boxait comme un ange et battait Lazarus à plate couture. Il était agile à la manière de l'ours: c'était burlesque à voir, mais terrible. Au bâton à deux mains, il rossait Leboucher de Rouen et tenait tête à Trincart le Boiteux, qui est le Roland des paladins de la trique. Les maîtres du sabre et de la canne avaient peur de lui. Il n'avait trouvé en sa vie que notre Garnier de Clérambault pour lui rendre des points au jeu du fleuret.

La moralité de Barbedor ne passait pas pour être aussi robuste que sa constitution physique; néanmoins, il n'avait jamais eu de démêlés sérieux avec la justice. La préfecture tolérait son établissement, et il méritait cette faveur par son extrême prudence: jamais aucune rixe n'avait lieu au château de la Savate. Dès que le diapason des voix s'élevait dans la salle basse qui servait de cabaret, Barbedor jetait tout le monde dehors et fermait boutique.

Il avait des cabinets; ce qui se passait dans les cabinets ne faisait point de bruit.