Et le troupeau qu'il gardait!—Il l'appelait «sa troupe.»—Quels torses! quels cous! quels biceps! Il faut avoir vu ces jeux pour savoir combien l'homme peut se rapprocher du lion et du tigre. C'était beau.
Rabasson et Marseille, l'Achille et l'Hector de cette Iliade, Blas, l'Ajax indompté, Arpin, dont le pareil ne se trouve point dans Homère, et Rivoire, sage et brave comme l'époux de Pénélope.
Le cornac était Agamemnon, roi des rois, dont il rappelait énergiquement le profil.—Puis venaient les phalanges des Grecs et des Troyens, tous adroits, tous forts, tous bons-hommes, depuis Plantevin jusqu'à Ginos, depuis Henri de Paris (Robert le Fort, qui n'était pas maladroit et qui a fondé une si puissante dynastie, se disait aussi de Paris) jusqu'à Pierre le Savoyard, depuis Bacquet l'Artilleur jusqu'à Pile-de-Pont.
Maintenant, Paris est veuf de ces joies. L'autorité ne veut plus souffrir qu'un chrétien rende l'âme, étouffé par un autre chrétien, pour amuser un parterre en blouse et des fauteuils en habits noirs.
Où combattent-ils? Quel pays heureux se pâme à voir le temps de bras, le temps de hanche ou la ceinture?
A part les lutteurs de profession, la Société des forts-et-adroits compte d'innombrables adeptes. C'est une véritable franc-maçonnerie qui comprend les boxeurs anglais, natifs de basse Bretagne, les professeurs d'adresse française, les héros de la canne, du fleuret, du bâton, pointe, contre-pointe, et même danse de salon!—les avaleurs de sabres,—les gens qui portent sur leur dos une charrette chargée de vingt-quatre personnes de bonne volonté,—les pères de famille qui se couchent sur le dos pour lancer leurs enfants en l'air à grands coups de pied: jeux atlastiques, dit l'affiche du Cirque, jeux icariens, répond l'affiche de l'Hippodrome,—jeux de vilain, déciderai-je,—les Hercules du Nord, à massue et à peau de léopard,—les mouches humaines qui marchent au plafond,—les voltigeurs du trapèze, les désossés, les tableaux vivants, que sais-je!...
Il y a une chose faite pour étonner profondément les esprits simples comme le vôtre ou le mien: les forts-et-adroits se doivent mutuellement secours et assistance dans toute bagarre. Contre qui, bon Dieu? Contre les maladroits et les faibles?...
Le château de la Savate, domaine de Jean-François Vaterlot, dit Barbedor, avait emprunté son nom à un genre de force et d'adresse bien connu sous le règne de Louis-Philippe. On appelait alors savate ce qui se dit maintenant plus poliment chausson: c'est l'art de prodiguer au prochain des coups de pied dans la figure,—ou boxe française.
Ne plaisantons pas: ceci touche au sport. Tout vrai gentleman peut tendre la main à un boxeur.—A la salle Montesquieu dont nous parlions tout à l'heure, il y avait de respectables messieurs, protecteurs éclairés des arts, qui venaient, avec leurs décorations et leurs cheveux blancs, donner des tapes amicales sur les muscles grands dorsaux des athlètes.
Voilà pourquoi Vaterlot avait souvent l'occasion de servir à ses pratiques des fromages glacés et des truffes, dans ce château de la Savate où se consommaient tant de vin bleu, tant de veau froid et tant de pommes de terre frites.