Il y a maintenant un carré d'artichauts à la place de ce monument historique.
Le château était une guinguette, on y vendait du vin à six sous le litre;—mais ce Barbedor, maître homme s'il en fut, avait plusieurs genres de clientèles.—Quand on voulait, on avait au château de la Savate des glaces comme à Tortoni, des truffes comme chez Véfour.
Barbedor était membre de la Société des forts-et-adroits.
Ici, nous sommes forcé de soulever un petit coin du voile qui recouvre les mystères parisiens. Certains, parmi nos lecteurs, pourraient ne point connaître cette société aussi utile que recommandable.
Les forts-et-adroits sont des citoyens honorablement musclés, qui font argent de leur vigueur et travaillent en public de quelque manière que ce soit. Ils s'intitulent volontiers eux-mêmes artistes. Ils n'ont pas moins de droits à cette glorification que les vétérinaires et les gens qui remplissent au théâtre les rôles importants de vague, de canon, ou de chaise de poste dans la coulisse.—Les forts-et-adroits peuvent, du reste, pratiquer un état manuel ou autre comme tout le monde; mais, dès qu'il s'agit de travailler, ils mettent généralement de côté leur force et leur adresse: ce sont les paresseux par excellence.
Ils sont, d'ailleurs, trop fiers. Pour garder leur dignité d'homme intacte et immaculée, ils choisissent de préférence les professions où la main libre peut rester dans la poche. A Paris, ce sont eux presque toujours, ces artistes, qui continuent dans le ruisseau le rôle grotesquement travesti des chevaliers errants d'autrefois; ils protégent et se battent. Ceci n'a pas lieu gratis.—Pour un mot de plus que nous allions écrire, il nous a semblé tout à coup que cette page prenait couleur de boue.
Il y en a pourtant d'honnêtes, à ce qu'on dit.
Les forts-et-adroits s'appellent aussi bons-hommes, quand ils se bornent à pratiquer la lutte ou la gymnastique.
Naguère, avant la mort du lutteur Rabasson, «l'invincible paysan,» la salle Montesquieu nous donnait chaque année quelques échantillons de ces étranges combats. Nous offrons de gager qu'on ne suait pas plus horriblement dans les arènes antiques.—Mais c'était beau, il faut bien en convenir. Le cornac de ces robustes animaux faisait des discours macaroni, qui seuls eussent valu le prix d'entrée.
Ce fort-et-adroit était assurément le plus éloquent des bons-hommes.