Au physique, Mélite était grande, haute en couleur, forte d'épaules et belle femme. Elle portait des robes de soie noire et frisait ses cheveux, qui avaient une tendance naturelle à la rébellion. Elle se donnait bientôt trente ans, et prisait sans relâche, pour prêter un peu d'aplomb à cet âge trop tendre, dans une vaste tabatière d'or.—Philomène boitait légèrement de la jambe gauche. Le mérinos était son étoffe favorite; elle portait ses cheveux en bandeaux sous un bonnet sévère. Elle était avenante, grassouillette, souple, courte, et se vantait à propos d'avoir passé la quarantaine.

Je ne sais pourquoi il n'existe pas au monde une seule maîtresse de pensionnat qui ait choisi ce métier par vocation. C'est toujours un accident.—Il n'y a que les concierges pour avoir éprouvé plus de malheurs.—Les maîtresses de pension sont invariablement des créatures déclassées, des nefs humaines, battues par la tempête. Elles sont cela, ne pouvant plus être autre chose. Si le ciel l'eût voulu, elles auraient toutes un hôtel et cent mille écus de rente.

Ce qui les mettrait à leur place, assurément.

La chute de l'Empire en créa des quantités. On en doit plusieurs aux inondations de la Loire; quelques-unes sont nées du naufrage de la Méduse. Il n'est point de désastre qui n'ait cette compensation de produire une ou plusieurs institutrices. Ce sont les filles du feu, du fer ou de l'eau. Elles sortent des châteaux incendiés ou des maisons écroulées. Les moindres sont nées d'un coup de foudre.

Les demoiselles Géran étaient trop habiles pour conter aux parents de longues et ennuyeuses histoires, mais elles plaçaient volontiers cette phrase que Mélite ponctuait par un soupir, Philomène par un sourire: «L'affaire de Saint-Domingue a pris deux millions cinq cent mille francs à feu notre pauvre père.»

On leur touchait deux mots de l'indemnité pour les consoler, et tout était fini.

C'étaient, du reste, il faut l'avouer, d'assez bonnes personnes, surtout aux approches de la Sainte-Mélite, de la Sainte-Philomène et du premier jour de l'an. Elles ne maltraitaient guère que leurs sous-maîtresses et distribuaient des prix à tout le monde à la fin de l'année.


Ce fut, lorsque la cloche sonna pour la recréation de onze heures, ce fut sur le perron comme une turbulente cascade de têtes blondes et de têtes brunes. Les cheveux bouclés, pris par le vent, voltigèrent; les robes d'été ondoyèrent du haut en bas des degrés, et le flot animé, franchissant la dernière marche, s'éparpilla sur la pelouse.

Une vraie pelouse. L'établissement Géran avait un jardin sincère, avec des acacias réels, de l'herbe, du sable et des murs tapissés de vigne vierge.