Avec ce revenu de cent cinquante francs par mois, Léon Rodelet entretenait sa terrasse et montait à cheval tous les jours pour passer avenue de Saxe à l'heure de la récréation. En outre, il s'habillait à merveille, suivant docilement les inspirations de son tailleur, qui fournissait un membre du Jockey-Club et plusieurs courtiers marrons.

Pour soutenir cette vie, il faut manger peu, boire de l'eau et faire des dettes.

Léon Rodelet avait adopté ce régime.

Il devait à tout le monde et maigrissait d'autant. Son meilleur repas était le déjeuner au pain sec et au vin de l'étude.—Après ce déjeuner, il prenait un cure-dents et montait à cheval.

Il y avait déjà du temps qu'il menait cette existence. Ses affaires d'amour avançaient peu. Chaque jour, il écrivait plusieurs lettres à mademoiselle de Mersanz, mais il n'osait jamais les envoyer.—Quiconque n'a jamais écrit de ces lettres qu'on n'envoie pas, ignore une des plus vives joies qui se puissent imaginer au monde.

C'est le souhait des contes de fées, exaucé pour un instant; c'est le désir fou, signant une trêve avec son ennemi intime l'impossible; c'est la bataille à l'aise et sans danger; c'est le rêve avec des prétextes plausibles pour croire à la réalité.

Chères lettres! phrases folles et charmantes! poésie des aspirations solitaires! hardiesses poltronnes de la vingtième année! on sourit en repassant vos enfantillages lointains dans sa mémoire; mais comme on vous regrette!

Léon Rodelet avait vingt et un ans.

Jusqu'à la fin de la récréation, il resta ce jour-là sur son balcon, vêtu de sa fameuse robe de chambre à ronds rouges et coiffé du bonnet grec brodé d'or. Ces bonnets grecs sont pour piquer la jalousie. Ils signifient, dans le langage symbolique des Léon amoureux:

«O Césarine! une main charmante me broda cette coiffure; mais, pour un sourire de vous, je la lancerais par la fenêtre!»