La marquise de Sainte-Croix secoua la tête avec lenteur.

—Nos ennemis sont puissants, murmura-t-elle,—et vous êtes bien jeune! Réfléchissez seulement, Léon, mon cher enfant, et jugez s'il faut des circonstances extraordinaires pour amener une femme comme moi dans un lieu pareil à celui-ci... Nous sommes entourés de dangers; la pureté de notre cause nous donnera la victoire, mais la moindre imprudence peut nous perdre... Léon, vous êtes jeune, vous avez du cœur sans doute... vous aimez... Voulez-vous être à la fois le bon ange de votre mère et le sauveur de Césarine de Mersanz?

—Ah! madame!... s'écria le pauvre Léon, qui joignit les mains comme s'il eût été devant une madone.

—Vous le voulez, c'est bien. Il ne faut pour cela qu'un peu de discrétion et de courage. Vous avez fait déjà aujourd'hui plus que vous ne pensez... Demain, je vous recevrai seul à mon hôtel de la rue de l'Université. Ne vous effrayez de rien. Votre histoire s'engage comme un roman, mais elle se dénouera au grand jour, honnête et heureuse... Ne vous étonnez de rien: ce lieu où nous sommes est un cabaret mal famé qui se nomme le château de la Savate. Vous vous souviendrez de ce lieu toute votre vie, comme du temple pur où vous reçûtes le premier baiser de votre meilleure amie, et nous y célébrerons bientôt dans le mystère la première fête de vos jeunes amours.

Ses lèvres effleurèrent le front de Léon.

—Adieu, mon fils, ajouta-t-elle.—Ne retournez pas à l'étude. Soyez prêt à toute heure. Vous êtes à nous. Je réponds de votre fortune et de votre bonheur.

Elle fit un geste; Clérambault se leva et dit:

—En route!

Il salua la marquise respectueusement.

—A dater d'aujourd'hui, dit Flavie tout haut,—cet enfant est riche. Veillez à ce qu'il ne manque de rien.