De ce côté de l'hôtel, tout était neuf ou en réparation. La grille, d'un beau modèle et fraîchement dorée, laissait voir un coin du jardin admirablement entretenu. Une fois la masure partie, tout cela devait prendre un aspect véritablement seigneurial. Le comte était un homme de goût; la comtesse Béatrice, sa femme, avait un esprit charmant et d'une distinction rare. Avec la fortune qu'ils avaient, ce vieil hôtel de Mersanz ne pouvait manquer de devenir un palais entre leurs mains.
Nous savons que le comte Achille n'avait pas toujours habité cet hôtel, puisque le drame bizarre et triste qui avait eu pour dénoûment la mort de la première comtesse de Mersanz s'était passé au no 81 de la rue de l'Université. L'hôtel, vendu comme bien national en 93, était resté jusqu'à la fin de la Restauration entre des mains étrangères. Le comte Achille ne l'avait racheté qu'après avoir quitté le service en 1830.
C'était trois jours après les événements que nous avons racontés, et c'est encore le matin, par le joli soleil de mai, que nous reprenons notre histoire. Nous sommes à l'hôtel de Mersanz. Nous montons le maître-escalier, large et haut, un de ces escaliers où il y a tant de terrain perdu, pour employer le langage de nos maçons terribles; nous admirons en passant les moulures de la cage et la belle rampe en fer forgé qui entrelace ses M courants autour d'écussons de forme ovale, timbrés du diadème de baron. Nous arrivons ainsi au vestibule du premier étage, où nous trouvons à qui parler.
Baptiste, valet de chambre de monsieur, faisait faire ses habits par un jeune surnuméraire qui apprenait là le bel art du chambellan. Antoine, simple frotteur, était à sa besogne, et mademoiselle Jenny, camériste de madame, surveillait une lieutenante à elle qui faisait la volière.
Ce verbe fait s'emploie pour toute œuvre domestique indistinctement. On fait les bottes, les harnais, les chambres, les lits, les cuivres, les tapis, les pantalons, les couleurs.—On fait aussi les maîtres, dans une acception plus gaie et moins honnête.
M. Baptiste menait son employé comme aucun maître n'oserait traiter son valet: c'est la règle; mademoiselle Jenny étrillait sa subalterne de tout son cœur et la regardait travailler les mains dans ses poches. Le trotteur, armé de son bâton fendu, donnait de temps en temps un coup de brosse pour ne pas s'engourdir les jambes.
—Voilà le plus triste des métiers, disait M. Baptiste,—former un domestique!... Voyons, Martin, mon garçon, puisque vous vous appelez Martin, comme celui de la foire, donnez donc un peu de liberté à vos mouvements; n'ayez pas l'air emprunté comme cela...—Dire qu'un pataud semblable est de la même pâte que nous! s'interrompit-il en jetant un regard à mademoiselle Jenny, qui lui décocha un sourire.
M. Baptiste était un très-beau fonctionnaire de trente à trente-deux ans, l'air grave et calme, le front haut, la taille droite. Mademoiselle Jenny pouvait avoir vingt-six ans. Sa principale prétention était d'avoir l'air distingué. Sans cela, elle n'eût pas été trop mal.
Mademoiselle Jenny dit à Mariette, son esclave, qui faisait les oiseaux:
—Mon Dieu, ma fille, nous ne sommes pas ici dans une vacherie. On doit mettre à tout un certain moelleux que je ne peux pas vous donner, moi, si vous ne l'avez pas... Ce n'est pas une raison pour me regarder avec de gros yeux hébétés... Est-ce pour votre bien ou pour le mien que je vous parle?