C'est la voix du destin,—et, chez nous, le destin parle si souvent!

Louis XIV n'aimait pas à voir les flèches de Saint-Denis, où était la sépulture royale.—Louis XIV, vivant et régnant de notre temps, ne passerait pas volontiers devant les canons des Invalides.


L'hôtel de Mersanz, situé vers l'extrémité de la rue Saint-Dominique, avait vue sur l'esplanade par ses jardins. C'était un grand bâtiment qui ne montrait point son importance au dehors. Le mur qui formait la cour intérieure était haut et lourd; on l'attribuait au comte Honoré de Mersanz, qui vivait sous Louis XVI et qui avait voulu fortifier sa demeure contre l'éventualité des attaques populaires.

Le peuple prit la Bastille, mais ce ne fut point pour se moquer de M. le comte Honoré de Mersanz.

La famille de Mersanz était flamande d'origine et de très-ancienne noblesse; mais, à dater du XVIIIe siècle, ses membres s'étaient plus ou moins mêlés de spéculations et d'agiotage.—Hector Mers, chevalier, baron de Mersanz, s'était ruiné trois fois et avait refait trois fois son immense fortune durant le règne de Law, sous la Régence.—D'autres de Mersanz avaient accepté à diverses reprises des fonctions de robe et de finance.—C'était une race ambitieuse et avide, qui, de temps à autre, donnait naissance à quelque fastueux grand seigneur.

Le titre de comte leur vint sous Louis XV et fut accordé au baron Achille de Mersanz, qui avait amusé le roi pendant trois jours entiers dans son château de Saintonge.

Derrière cette haute muraille, percée d'une porte lourde et chargée d'une corniche qui aurait pu supporter le crénelage, s'ouvrait une vaste cour, précédée d'un perron carré en granit brun couvert de mousse. La façade, de ce côté, présentait un aspect uniforme et sévère. Elle datait des premières années du XVIIe siècle, et l'encadrement des fenêtres montrait encore ces briquetages alternés qu'affectionnaient les architectes du temps de Louis XIII. Les croisées étaient démesurément hautes et sans ornements. Quand madame la comtesse Béatrice de Mersanz recevait, les voisins voyaient s'illuminer les énormes châssis derrière lesquels apparaissaient alors les plis floconneux de la mousseline des Indes. Les salons de l'hôtel étaient de ce côté.

Sur le jardin, l'aspect changeait. La façade, primitivement dessinée par Mansard neveu, avait subi de nombreux changements et enjolivements. Le goût Louis XV avait passé par là. Le perron coquet se contournait, fermé à droite et à gauche par une balustrade de pierre, ventrue et chargée de vases pompadour.—Au pignon, et c'était ce qui donnait à l'hôtel son caractère le plus singulier, on avait eu l'idée de bâtir, vers ce même temps de Louis XV, un péristyle corinthien qui servait de marquise. C'était sous ce vestibule extérieur que se trouvait la véritable entrée. Le portail de la grande cour était condamné. On arrivait au péristyle par une courte allée d'ormes, aboutissant à une grille qui donnait sur l'esplanade même, derrière la maison bourgeoise formant l'encoignure de la rue Saint-Dominique. Une masure servant de boutique à un marchand de vin s'élevait à gauche de la grille, et s'enclavait dans la propriété du comte. Une autre grille qui fermait le jardin se dressait au delà de la masure.

La masure valait bien mille écus, prix fort; le comte Achille venait de l'acheter cinquante mille francs pour la faire disparaître. Le marchand de vin n'avait plus qu'un mois ou deux à vendre ses demi-setiers aux Invalides.