Sur le balcon de l'hôtel du Tresnoy, on causait aussi. Madame la vicomtesse de Grévy, charmante blonde un peu passée, aussi clairvoyante que son mari était myope, jalouse de la comtesse Béatrice parce que celle-ci est plus jeune qu'elle et plus belle, tournait de bien bon cœur en ridicule la position du comte Achille. Les dames du Tresnoy, la mère et deux demoiselles, faisaient chorus tant qu'elles pouvaient. Maxence écoutait, silencieuse et froide; madame la marquise de Sainte-Croix n'ouvrait la bouche que pour placer quelque douce et bonne parole.

C'était là qu'on pouvait bien voir si le faubourg Saint-Germain avait raison de regarder la marquise de Sainte-Croix comme la meilleure personnification de la charité chrétienne embellie et parée de tout l'esprit du monde.

Madame du Tresnoy, veuve de l'illustre jurisconsulte, pair de France, qui présida dans les dernières années de la Restauration à la police parisienne, était fort lancée dans les bonnes œuvres. Son mari ne lui avait laissé qu'une fortune modeste: c'était un vrai gentilhomme de robe, austère en ses mœurs, probe jusqu'au scrupule et généreux de son labeur. Ceux-là n'atteignent que bien rarement les jours de la vieillesse; ils ne font jamais fortune. Madame la marquise de Sainte-Croix, en se retirant du monde, avait gardé avec la baronne du Tresnoy des relations de bienfaisance. Aujourd'hui qu'elle désirait produire sa fille, madame du Tresnoy était sa première visite.

Les deux demoiselles du Tresnoy étaient laides, grandes et très-élégantes. Au bal, elles ne dansaient pas toujours autant qu'elles l'eussent voulu. Cela les rendait un peu libres avec les hommes qu'elles voulaient attirer et très-peu charitables vis-à-vis des femmes. Elles accablaient, ce matin, Maxence de compliments et de gentillesses. Elles la détestaient déjà. On la regardait très-spécialement parmi leurs connaissances comme de la graine de vieilles filles. L'aînée avait vingt ans, la cadette dix-huit. Elles s'appelaient Juliette et Dorothée.

—Est-ce qu'il y a longtemps qu'il se passe ainsi de joyeuses choses à l'hôtel de Mersanz? demandait madame la vicomtesse de Grévy.

—Au moins trois semaines, répondit Dorothée;—nous ne nous serions jamais doutés que ce brave homme fût le père de madame la vicomtesse.

—Oh!... fit madame de Grévy;—j'ai toujours pensé... il y a en elle quelque chose...

—C'est une des plus charmantes femmes que j'aie eu occasion d'admirer en ma vie, dit très-simplement la marquise de Sainte-Croix.

Madame de Grévy sourit avec malice en mordillant le coin de son mouchoir brodé.

Vous ne l'eussiez pas reconnue, cette marquise de Sainte-Croix. Si quelqu'un vous eût dit, quelqu'un de sérieux et de croyable: «J'ai vu cette femme dans un bouge du boulevard extérieur, attablée devant une bouteille d'eau-de-vie,» vous auriez répondu: «Vous mentez, ou vous êtes fou.» Elle était belle, mais sans aucune arrière-nuance de prétentions à plaire; elle était belle de la sereine et grave beauté des mères. Sa beauté se complétait et s'éclairait en quelque sorte par celle de Maxence.