C'étaient de vraies parties fines, quand ils se voyaient. On se donnait rendez-vous en cachette. La petite bonne femme avait des joies d'enfant; elle faisait des surprises. Jugez! l'attrait du fruit défendu, ajouté à cet immense bonheur de la mère dans les bras de son fils!
Il y avait cependant une chose qui troublait cette joie et qui mettait un peu d'amertume dans ce plaisir. Marguerite Vital avait un reproche à se faire. Le lecteur se souvient de cette mission donnée par Roger à Garnier, lequel s'était présenté dans le pauvre logis de la Perlette et lui avait signifié que son mari voulait un des deux enfants. Depuis lors, Marguerite avait vécu dans la crainte continuelle de se voir séparée de son fils. C'est pour cela qu'elle avait abandonné son petit baril de vivandière. Si elle fût restée au régiment, son mari l'eût trop aisément retrouvée. L'état de concierge n'est ni brillant ni bruyant; Marguerite se crut bien cachée au fond d'une loge, et, par le fait, son mari ne l'inquiéta jamais.
Là n'était pas le mal.—Dans sa frayeur d'être séparée de son fils, Marguerite s'était creusé la cervelle. Elle ne pouvait ôter au petit Vital sa position d'enfant de troupe qui lui donnait des droits. Elle s'ingénia; l'adresse ne lui manquait pas. Elle commença par intervertir l'ordre des nom et prénom du petit Vital. Au lieu de Vital Roger, elle fit inscrire Roger (Vital) sur le registre du dépôt; puis, peu à peu, la parenthèse disparut; l'enfant se nomma Roger Vital,—puis Vital tout court.
De sorte que, par le fait, Marguerite avait enlevé à son fils le nom de son père.
Bien plus, le voulant toujours à elle et tout à elle, dans sa jalousie de mère, elle avait éludé ses curiosités d'enfant et ses questions de jeune homme. Vital croyait son père mort.
Quant à Roger, l'ancien tambour de la septième, s'il eût voulu chercher, ne fût-ce qu'un peu, la ruse naïve de la pauvre Perlette aurait été bien vite déjouée; mais Roger ne chercha pas, ou, s'il fit quelques démarches, ce fut trop tard et lorsque déjà Vital avait complétement changé de nom.
—Deux jolis brins de filles, cette Maxence et cette Césarine, reprit Lagard sans prendre garde au trouble de Vital;—mais vous ne vous êtes jamais soucié d'elles probablement, cousin, puisque vous vous occupez d'une autre... Moi, j'ai travaillé dans le chantier qui fait face à la pension... et j'ai vu des choses...
Il s'arrêta.
—Qu'avez-vous vu? demanda Vital.
—Parlons peu et parlons bien! fit Jean, qui eut par hasard fantaisie de discrétion;—m'est avis que ces choses-là ne nous regardent ni l'un ni l'autre... N'empêche qu'on peut causer, n'est-ce pas?... Eh bien, je vous dis, moi, qu'il y a tout un polisson de mystère là-dessous?