—Oh! tu m'as deviné! s'écria-t-il avec un naïf transport;—ton amour t'a donné l'intelligence de ces choses inconnues!... Fuyons! tu as bien dit! fuyons tous deux, loin, bien loin... Je te confie mon bonheur et toute ma vie... Tu me garderas contre moi-même...
Béatrice pensa tout haut:
—Tu l'aimes donc bien!...
Une plus savante n'aurait pas dit cela.
Le comte Achille laissa tomber sa tête jusque sur sa poitrine. Il avait la conscience de la beauté de son rôle. Il posait en héros avec un véritable plaisir.
—Béatrice! prononça-t-il d'une voix altérée,—n'essaye pas de sonder un abîme insondable! Sauve-moi de moi-même, voilà la tâche que Dieu te donne. Elle est belle, accomplis-la!... Je t'aime, et je veux que tu sois ma femme; que te faut-il au delà?... Nous partirons demain... Je ferai, de notre union sanctionnée et cimentée par la loi, un port où m'abriter contre la tempête... Tu seras une barrière entre moi et l'enfer...
Il est nécessaire de l'avouer, les femmes écoutent parfois ces réminiscences malades du drame allemand. Elles ne détestent pas assez ces balivernes. Quand le jeune premier émérite ne tombe pas sur une courtisane, il peut souvent parler pendant une demi-heure sans exciter le rire. C'est là tout à la fois son triomphe et son suprême malheur.
Il pèse sur tout ce qu'il aime; il est dompté à coup sûr par quiconque ne l'aime pas.
Béatrice était aussi supérieure au comte Achille que le pur diamant est supérieur au strass vaniteux et vulgaire; mais c'est le propre de la supériorité de s'abaisser elle-même devant l'objet aimé.