—Je veux dire, continua la baronne,—que M. de Grévy pourrait bien se trouver sur la même route que nous...
—Alors, je change de chemin! fit vivement la vicomtesse.
—Je veux dire, acheva madame du Tresnoy, souriant avec reproche,—qu'on a vu des réconciliations s'opérer ainsi, entre braves, au champ d'honneur...
—Chère madame, dit sérieusement Anna,—ne me liez pas les mains au moment d'agir!... Si je croyais que M. le vicomte fût mêlé à tout ceci...
—Vous craignez donc bien le bonheur? murmura madame du Tresnoy.
—Je crains les drames épais et imbéciles, répondit Anna;—les reconnaissances, les réconciliations, toutes les péripéties où l'on tombe dans les bras l'un de l'autre en criant: «Merci mon Dieu!» et en versant des torrents de douces larmes... Nous avons fait, M. le vicomte et moi, notre vie telle qu'elle est d'un commun accord... Cette existence est à notre goût... Nous prétendons n'en point changer.
—Pauvre maladie de ce temps-ci! murmura la veuve du magistrat,—épidémie du sophisme...
Elle regarda un instant la vicomtesse en face.
Puis, changeant de ton brusquement:
—Ne parlons donc plus de cela, dit-elle,—et venons à nos faits... Je vais vous raconter une histoire assez mystérieuse, qui n'a pas de commencement et à laquelle manque un dénoûment... Le secret ne m'appartient à aucun titre... Mon mari, dont j'ai transgressé les ordres en cette circonstance seulement, voulait l'emporter avec lui dans la tombe... Je vous préviens que, si je désobéis pour la première fois de ma vie à mon mari mort, ce n'est pas au hasard... Mon mari craignait pour moi, mère de deux orphelines; il est possible que, si j'eusse été seulement sa veuve et sans charge d'âmes, mon mari m'eût dit: «Achève ma tâche...» Cela est possible; je ne l'affirme point.