»Je vous prie de m'écouter sans m'interrompre: je vous dis ici des choses qu'il m'est difficile d'exprimer. Pour que vous me compreniez bien, je vais user d'une franchise qui me coûte.

»Ce que vous venez me demander, en un moment de caprice peut-être, c'est précisément la portion de l'héritage de M. du Tresnoy que j'ai répudiée. Exécutons sa volonté à la lettre.

»Je vous offre cette portion de son héritage, malgré sa volonté, parce que je crois bien faire. Vous n'avez que vous-même à perdre, et vous avez à gagner ce calme de la conscience qu'on n'achète, dans la position follement prise par vous, qu'au prix d'un grand effort et d'un grand dévouement.

»J'ai un poids sur la conscience. Pourquoi vous le cacher, ma bonne et chère Anna, puisque vous allez peut-être m'en décharger.

»Vous qui avez été pendant quelques mois la compagne d'un homme de beaucoup d'esprit et d'usage, dont la seule affaire est le plaisir, vous n'avez pu faire vos opinions que dans les livres. Je sais les livres que vous lisez. Ils sont très-beaux. En les pilant dans un mortier, on n'y trouverait rien de ce qui peut guider et régler un cœur.

»Je vous étonne, et cependant, vous, âme excellente, vous avez quitté la droite voie et votre cœur n'a point de règle. Quelle autre preuve vous faut-il de la vanité affligeante de vos lectures?

»Entrez au dedans de vous-même et reconnaissez que vous n'avez trouvé d'enseignements ni dans vos études, ni dans cette phase souriante et trop courte de votre vie que vous raillez maintenant: votre lune de miel.

»Ah! c'est qu'il n'y a que deux éducations pour nous autres femmes, le mariage ou la religion.

»Vous n'êtes pas encore arrivée à la religion; le mariage a glissé pour vous comme un rêve.

»Vous seriez stupéfaite, Anna, mon amie et ma fille, si vous pouviez soupçonner seulement quelle somme de science et de conscience, de désillusionnement, de philosophie, de raison sûre, tranchante, implacable, une femme douée de facultés fort ordinaires—comme moi—peut acquérir et thésauriser dans l'accomplissement de ses devoirs d'épouse, prolongé pendant vingt années.