Mais quelquefois, par boutades, quand il avait vidé avec un ancien camarade un flacon ou deux de vin de France, il abordait ce sujet de lui-même et ne tarissait plus. C'étaient alors de singulières paroles qui tombaient de sa bouche, des paroles étrangement contradictoires. La pensée du bon capitaine s'exprimait, en ces cas-là, plus confusément encore que d'habitude. On n'aurait vraiment su dire, après l'avoir entendu, ce qui dominait en lui de la rancune ou de l'enthousiasme.
Parfois, ses souvenirs débordaient, doux et tendres comme l'élégie en deuil; parfois il enfilait de terribles chapelets d'imprécations. Béatrice avait écouté souvent sa parole émue, et il semblait alors que ses regrets caressaient un fantôme adoré; mais, tout de suite après, une tempête de colère s'élevait: c'était une averse de jurons et de malédictions.
Deux noms se faisaient jour dans cette avalanche de paroles confuses: Perlette et Garnier.
Perlette, Béatrice le devinait bien, était le nom de sa mère.
Garnier devait être le génie du mal, le traître de ce petit drame.
Depuis bien longtemps, Béatrice n'interrogeait plus; car il suffisait d'une seule question pour plonger son père dans le silence.
Elle écoutait, essayant de faire la lumière dans ce cahos. Elle rapprochait les aveux échappés, elle tirait des inductions. De ce qu'elle avait pu entendre, une certitude ressortait pour elle, c'est que sa mère vivait. Le capitaine, en effet, parlait parfois de la punir.
Mais il n'y avait que cela de clair. Impossible de savoir où était cette Perlette, ce qu'elle faisait, ni rien autre.
C'était peu. C'était assez pour servir de base aux rêves et aux aspirations d'un jeune cœur. Quand Béatrice était seule à la maison, et ceci arrivait souvent, car le vieux soldat était un des meilleurs piliers de la brasserie voisine, Béatrice se prenait à songer.
Elle évoquait l'image de sa mère; à l'aide des paroles incohérentes arrachées par l'ivresse à Roger, elle se faisait un portrait de sa mère. Elle la voyait, elle l'aimait, elle se disait: