—Quelque jour, je la retrouverai!

Pour s'exciter au travail, elle pensait:

—Ma mère m'aimera mieux si je suis bien savante.

Roger l'avait mise dans une petite pension, tenue par de pauvres vieilles qui ne prenaient pas bien cher parce qu'elles n'en savaient pas bien long. Elles avaient du moins de la religion, de l'honneur et du cœur. Béatrice s'excitait à les aimer pour l'amour de sa mère, qui ne devait être, selon toute apparence, ni bien savante, ni bien riche. On se représente la femme du capitaine Roger.

Les maîtresses de pension étaient deux. Béatrice en choisit une: la plus douce et la moins grêlée, pour essayer son cœur et jouer à l'amour filial.

Je ne sais si j'ai bien fait d'écrire ce mot grêlé, trivial et parisien au premier chef, un de ces mots qui tient un rang distingué dans le vocabulaire des gaietés faubouriennes.—Mais c'est que cette partie de mon récit est calquée sur nature. Je tiens ces faits de la bouche même de Béatrice, qui souriait et qui pleurait, la bonne âme, au souvenir de la demoiselle Fayel.

Émerance Fayel.

Et je ne saurais dire ce que la prétention idiote de ce nom romanesque: Émerance, appliqué à cette humble béguine du pays liégeois, ajoutait pour moi d'intérêt et de saveur à ces récits.

Béatrice réussit. Elle était capable de tout en fait d'amour. Elle parvint à aimer Émerance Fayel comme si c'eût été sa mère. La bonne fille le lui rendait bien. Comment ne pas aimer cet ange au candide sourire, dont le regard était comme un beau reflet des puretés célestes?

Les demoiselles Fayel avaient bien quelques livres: Béatrice les dévora et devint un peu plus savante que ses maîtresses. Le niveau musical vaut mieux là-bas que chez nous. Émerance était une musicienne d'instinct; Béatrice avait toutes les aptitudes heureuses. Elle devint une exécutante remarquable sur le clavecin vermoulu de la pension.