Le comte Achille existe dans toutes les classes de la société. Il est toujours ou presque toujours le fils d'un homme fort. Il est la réaction du repos, du bonheur: deux mollesses, contre la bataille gagnée par la précédente génération.

Il est le produit et la punition de la victoire.

Le père a lutté; il a grandi dans son effort. Quand naît le comte Achille, la bataille est achevée, la position est conquise.

Autour de son berceau, c'est la paix. Il semble que l'enfant subisse la fatigue des assauts passés. On se dit à l'entour des langes où s'agite la frêle créature: «Il sera plus heureux que nous; il fera la moisson, lui qui n'aura point semé; il aura ville gagnée, lui qui n'était point parmi les assiégeants.»

Imprudents! imprudents et fous! aveugles qui ne veulent pas voir la condition même de l'existence humaine.

Voici en quel sens le comte Achille est une exception: c'est que les neuf dixièmes des fils de la victoire sont rachitiques au physique comme au moral. Il y a un proverbe qui tranche la question.

Mais la raison vaut mieux que les proverbes, et la raison dit: Si le père fut grand, c'est qu'il eut à combattre; si le fils est petit, c'est qu'il lui a manqué la nécessité de la lutte, cette éducation, cette gymnastique, ce salut!

Si le père fut fort, c'est qu'il a exercé les muscles de son corps et les puissances de son âme... Le fils est faible, parce qu'on a enlevé les ronces de son chemin.

L'éducation de l'homme, c'est le besoin à satisfaire et l'obstacle à briser.

Quiconque supprime le besoin et aplanit l'obstacle, assassine l'enfant moralement et physiquement.