La figure de Béatrice s'était animée. Son œil avait quelque chose d'extraordinaire et d'inspiré. La fièvre était là.
—Je vous en prie, Achille, poursuivit-elle tout à coup de cette voix plus brève qui est un symptôme;—ne me faites jamais le mal que j'ai souffert en songe... C'était une de ces nuits dernières, et je voulais toujours aller vous raconter cela... Hier, quand nous sommes passés devant la pension Géran, l'idée m'en est revenue... mais il y a des jours où je n'ose pas vous parler... Je songeais que j'étais éveillée dans cette chambre... Y resterai-je longtemps désormais, Achille?... Le portrait de la comtesse de Mersanz pendait encore aux lambris... Douce sainte! bien souvent ma prière l'a invoquée... Césarine était là aussi; il y avait un petit chevalet; Césarine peignait devant la croisée... Je regardais tour à tour la mère et la fille... il me semblait que j'étais de trop entre elles deux et que j'occupais une place usurpée... Vous savez comme les rêves sont fous. Le tableau se mit à vivre. Les yeux de la comtesse me parlèrent et le vent passa dans ses beaux cheveux blonds... mais, vivante, elle était bien plus pâle... et je sentais dans ma propre poitrine son pauvre cœur qui souffrait.
»Césarine chantait, rieuse et gaie. Son chant me faisait mal. Je lui dis:
»—Ne chante pas; ta mère souffre.
»Elle ne m'entendait pas.—La comtesse était debout dans son cadre. Elle oscillait comme une draperie au vent. Je me disais: Elle va mourir encore une fois...
»Folie des rêves! s'interrompit ici Béatrice, qui parlait rapidement, mais avec fatigue;—on ne meurt qu'une fois, parce que Dieu est bon.
»Je me demandais: Pourquoi suis-je ici? Que fais-je dans cette maison, où je ne suis ni la mère ni la fille?...
»Achille, j'espérais et je redoutais votre venue. Il me semblait que vous alliez juger ce bizarre procès.
»Césarine chantait toujours. Le visage de la comtesse se voila comme si une grande ombre avait passé sur sa beauté. Je ne la voyais plus qu'au travers d'un nuage.
»Et j'éprouvais une indicible épouvante à voir ses traits se transformer peu à peu.