Ce qui avait perdu la première comtesse de Mersanz, ce qui allait perdre Béatrice, c’était leur pareille et inaltérable douceur. Il fallait des verges pour mener ce gentilhomme. Les femmes russes aiment, dit-on, être battues; le comte Achille avait la vocation de ces dames. Il s’ennuyait quand l’aiguillon n’entrait pas dans sa chair.
Ceci n’est point une exception. Les amoureux de la cravache abondent. Quand une femme n’est ni belle, ni spirituelle, ni honnête, elle peut encore faire des passions parmi nos raffinés, si elle apprend à manier le gourdin.
Le symptôme de cette perversité de goût qui va gagnant nos mœurs, c’est la joie naïve de tous nos bêtas du boulevard, quand ils voient un cigare souiller de jolies lèvres roses. J’ai connu plusieurs dames aimées pour leurs moustaches.
Achille était piqué au jeu. Cette conquête, dont la facilité l’avait jeté d’abord dans une sorte de désarroi, devenait de plus en plus problématique. La citadelle refermait ses portes entr’ouvertes, et l’ennemi, qui avait fait mine de se rendre, plantait maintenant son drapeau provoquant au plus haut des remparts.
Et cette proie, qui fuyait après s’être tenue à portée de sa main, jamais il n’en avait calculé si bien tout le prix. Maxence venait de déployer, sans le savoir, tout un arsenal de séduction; Maxence était belle à rendre fou le plus glacé de tous les quakers.
N’oublions pas, d’ailleurs, qu’avant cette entrevue décisive, la passion du comte était déjà très-haut montée. Nous avons dit en toute sincérité qu’Achille de Mersanz n’était point un méchant homme; nous avons dit aussi qu’il gardait à Béatrice une affection presque fraternelle.
Eh bien, pour satisfaire son désir aveugle, Achille de Mersanz était déjà déterminé, avant de mettre le pied dans cette chambre, à briser le cœur de Béatrice en trahissant une promesse sacrée. Il avait eu, quelques heures auparavant, à la vue de sa femme, un de ces retours fainéants auxquels sont sujets les gens de sa sorte. Il avait proposé le mariage immédiat comme un abri où réfugier sa défaillance morale. Nous ne prétendons point qu’il fût de mauvaise foi au moment précis où cette offre était faite. Mais le moment était passé; le comte Achille ne s’en souvenait plus.
Un autre moment était venu: celui de la fantaisie arrivée à son comble. Les caprices de ces messieurs peuvent être passions pendant un temps. Achille était captif et subjugué. Rien en lui ne résistait plus. Il était désormais capable de tout pour arriver à son but,—de tout, sauf peut-être d’un acte de vigueur.
Dans le mal comme dans le bien, la force lui manquait.
Pendant plus d’une minute, il resta comme en extase devant la miraculeuse beauté de cette fille qui venait de lui faire ces deux déclarations contradictoires: «Je vous aime et jamais je ne vous appartiendrai.»