»Ris-tu, Aglaé? Je pense que tu ris. «Après dix ans de ménage!» mon oreille, qui tinte, a entendu cela. L’as-tu dit?
»Eh bien, oui! c’est la vérité. Après dix ans de ménage, Henri et moi, nous avons la lune de miel. Si c’est un miracle, j’en remercie Dieu du meilleur de mon cœur. Dieu a fait ce miracle. Henri est jeune, tout jeune. Il reste à mes côtés des soirées entières. Je chante, figure-toi; il trouve que je chante bien. Il s’occupe de ma toilette; il proscrit les bandeaux parce que la frisure me va mieux; il me dit: «Tu mettras telle robe aujourd’hui.» L’autre soir, je l’ai vu jaloux...
»Est-ce possible! Henri, jaloux! le vicomte de Grévy, inquiet comme un petit notaire, ou comme un bon gentilhomme du Mans, ta patrie! Le terrible vicomte de Grévy, ce papillon myope, cette phalène qui courait se brûler à toute flamme, tourne autour de sa femme en poussant de gros soupirs, de vrais soupirs, ma chère!
»Vois-tu cela, toi, Aglaé? Moi, j’avoue qu’il y a des moments où je crois faire un rêve. Je me demande si ces deux années ne comptent pas,—ou si Henri est remarié avec une femme jeune et belle. Je me tâte. Je suis pourtant bien moi. Miracle! miracle!
»C’était bien étrange, aussi, ce qui se passait entre nous, sais-tu. Jamais il n’y avait eu de brouille. Nous nous éloignions l’un de l’autre par suite d’un parti pris inexplicable. Nous y mettions tous deux un courage imbécile et une stupide fermeté. Comme il n’y avait point de motif à notre séparation, tout motif de rapprochement nous manquait. Sur quoi eût porté une explication? Henri faisait ce que font tous les hommes; moi, j’habillais ma sagesse en coquetterie. C’est simple; on ne trouve que cela dans Paris: cet état de choses ne fournit aucun angle où se prendre.
»Je souffrais; je ne me l’avouais pas tous les jours. Henri devait souffrir beaucoup moins que moi, parce que les hommes ont les chevaux, le jeu et les dames. Pourtant, c’est lui qui est revenu.
»Ce n’est pas pour te parler de moi que je prenais la plume. Ma grande histoire a marché et j’ai bien des choses à te dire. Mais je ne suis pas habituée au bonheur: j’ai besoin de triompher et de chanter victoire. J’éprouve un indicible plaisir à constater mes conquêtes et à classer les causes de mon succès.
»Tu ne sais pas ton Paris, Aglaé. Tu y viens de temps à autre pour danser; pour refaire tes toilettes démodées, pour écouter de tes propres oreilles le ténor à la mode,—et pour m’embrasser. Tu ne fais que passer. Paris ne se montre jamais à ceux qui passent.
»Vous ne voyez jamais de Paris que les choses qui surmontent le niveau: les grandes gloires et les hautes tours. Vous les voyez, par cela même, bien mieux que nous. Les Parisiens, c’est un fait notoire, sont les seuls en Europe à ne pas connaître ce qu’on appelle les curiosités de Paris. Ces curiosités sont pour les étrangers: les Parisiens ne connaissent que leur Paris à eux. Il y a autant de Paris que de Parisiens.
»Je te dis cela, parce que tu aurais beau regarder ta vie, ta conscience, ton ménage, tu ne devinerais jamais la maladie qui nous minait, Henri et moi. Là-bas, dans ton magnifique château, près de cet homme excellemment noble qui t’a donné son nom avec son cœur, tu ne soupçonnes même pas l’infinie ténuité de l’aiguille qui nous blessait à l’âme.