»Je me rappelai aussitôt toute cette étrange affaire du no 81 de la rue de l’Université et la disparition de la famille du millionnaire. La petite bonne femme avait été concierge au no 81.

»Elle continuait, cependant:

»—Maxence est pour le comte; Léon Rodelet, pauvre garçon qui chancelle en équilibre entre l’honnêteté native de son cœur et l’entraînement d’une passion trop forte pour sa faiblesse, est pour Césarine. Je ne sais pas encore quel rouage il sera dans la machine infernale inventée par cette femme; mais il sera un rouage. On se servira de lui comme on se servit de son père.—Et qui sait si, tout simplement, l’audacieuse comédie de la maison Rodelet n’aura pas sa seconde représentation? On fait de tout dans la fabrique de mariages de cette femme, tout, excepté des mariages. On y fabrique de l’or avec des larmes et du sang...

»Le jeune homme chantait toujours à l’étage inférieur. Une grosse voix l’interrompit tout à coup. La petite bonne femme se tut aussitôt. Elle alla ouvrir la porte de sa chambre, étouffant son pas avec une adresse de chatte et neutralisant le bruit des gonds. Elle sortit sur le carré et me fit signe de la suivre. Nous restâmes là environ trois minutes. M. Léon Rodelet et son interlocuteur causaient maintenant tout bas.

»Au bout de trois minutes, la porte de M. Rodelet s’ouvrit. Je vis sortir un de ces beaux hommes à tournure quasi-militaire dont l’aspect seul inspire une légitime défiance. Celui-ci avait le cigare à la bouche. Il était boutonné fièrement dans un frac bleu et portait je ne sais quelle décoration étrangère. C’est à lui qu’appartenait cette grosse voix si bien timbrée.

»En sortant, il dit à M. Léon Rodelet,—un fort beau jeune homme:

»—Nous avons fait du chemin. Les demoiselles Géran sont à vous. La petite en tient dans l’aile. Si vous vous laissez guider bien comme il faut, vous aurez vos amours avec un sac de taille héroïque...

»Tu connais cet homme à frac bleu, ma bonne Aglaé: c’était le fameux Garnier de Clérambault, directeur de la fabrique de mariages. Quant aux demoiselles Géran, je ne t’en ai point parlé encore. Ce sont deux types de toute beauté, auxquels je consacrerai dans une de mes prochaines lettres une description particulière.

»Elles tiennent une institution distinguée, avenue de Saxe. Elles font partie de l’armée de la marquise de Sainte-Croix. Je ne sais pas quelle est leur solde. Césarine de Mersanz et cette belle Maxence sont de leurs élèves.

»Nous rentrâmes dans la mansarde de la petite vieille, qui était toute pensive.