»Les choses ont peu marché, en apparence du moins, et pourtant je pressens, aux angoisses de mon cœur, que le dénoûment est proche. Le dénoûment sera terrible.
»Nous attaquons le tigre. Dans ces chasses farouches, quelqu’un des assaillants reste toujours sur l’herbe. Le tigre ne meurt jamais sans se venger.
»Lequel d’entre nous tombera? Quelle vie sera tranchée? Moi, je ne veux plus mourir, depuis que je me sens aimée. Le destin choisit parfois précisément l’heure où l’on ne veut plus mourir...
»Elle se défendra. Son fort doit être prêt. Du tigre, elle a aussi le flair. Elle a dû interroger les quatre aires de vent pour voir l’ennemi venir. L’ennemi vient de tous côtés; elle le voit. Qu’a-t-elle imaginé pour combattre ou pour fuir?
»Te le dirai-je, Aglaé? ce n’est pas de la haine que j’ai contre cette femme. Elle est la cause involontaire de ma résurrection: pour ce fait seul, je lui pardonnerais. Maintenant que la lumière est faite pour moi sur sa vie, car ces quinze jours ont porté leur fruit, sinon pour le présent, du moins pour le passé, maintenant que je pourrais établir la liste exacte de ses crimes, son image se dresse devant moi comme un spectre qui n’a rien d’humain. C’est l’enfant d’une de ces familles matérialistes et sages, commercialement parlant, qui n’ont d’autre Dieu que l’intérêt et qui végètent, sans vertus ni vices, plongées jusqu’au cou dans les petites fourberies du comptoir. Parmi toutes les laideurs de notre civilisation, ce peuple de sangsues microscopiques est ce qu’il y a de plus repoussant et de plus odieux. C’est l’immoralité sans passion, c’est-à-dire la perversité sans excuse.
»Son premier acte, sa fuite de la maison paternelle me semble fatalement excusable: il n’en pouvait être autrement. Les murs de cette cellule où le trafic épaississait l’air l’opprimaient. Elle était trop grande pour cette coquille où s’agitaient de mesquines ambitions. Elle a quitté sa famille comme l’enfant sauvage déchirerait, dans un brusque effort, son vêtement trop étroit.
»C’était, en effet, un enfant. Flavie Soyer (madame la marquise de Sainte-Croix) avait quatorze ou quinze ans quand elle vînt à Paris.
»Paris dut l’enivrer. Toutes les aspirations, tous les désirs, toutes les jalousies, toutes les forces étaient en elle.—Et qui sait ce qu’un enseignement chrétien eût fait de cet être exceptionnel?
»Son premier pas fut une chute, son premier acte une tragédie. Le nom qu’elle porte lui coûta deux meurtres.
»Puis son existence, embarquée sur cette pente infernale, fut comme un brûlot au milieu de ce Paris, qui l’adorait, belle, riche, titrée, reine des élégances et des plaisirs. Elle frappa, devant, derrière, à droite, à gauche, partout où le chemin était barré, partout où le sang se pouvait changer en or. Plus d’arrêt, plus de trêve; le crime entraînait le crime. Ce fut comme une longue orgie de forfaits.