V
— Dernières lettres de la vicomtesse. —
«Du 5 avril.
»Je sais enfin le lien qui unit le maréchal et ma petite bonne femme. C’est le maréchal lui-même qui me l’a raconté. Je rougis de mes soupçons, ma chère Aglaé. C’était bien Marguerite Vital qu’on nommait la Perlette; mais mon imagination avait rêvé le reste. Marguerite Vital est l’honneur même. Il n’y a rien qu’une noble et touchante histoire où ma petite bonne femme joue un rôle héroïque.
»Marguerite a sauvé la vie du maréchal, autrefois, dans les guerres d’Allemagne. Il est bien vrai qu’elle était charmante alors; mais elle adorait son mari, qui n’en valait pas beaucoup la peine, comme notre pauvre Béatrice adore le corps sans âme d’Achille. Pourquoi cette destinée appartient-elle à tant de femmes, et aux meilleures souvent, et aux plus belles?
»Marguerite a fait davantage. Elle a sauvé l’honneur de celle qui porta plus tard le nom du maréchal. L’agrafe de diamants était un gage donné sur le champ de bataille. Marguerite est restée vingt ans dans son humble fortune sans réclamer le prix du service rendu.
»La maréchale, qui est morte depuis plusieurs années, n’avait jamais vu Marguerite. Elle savait seulement qu’une jeune femme, une vivandière de la septième demi-brigade, s’était battue comme un vaillant petit soldat dans la forêt de Thuringe, en défendant son mari, alors général S***, qu’une chute de cheval mettait, au milieu de la nuit, à la merci des Autrichiens.
»En mourant, elle lui avait dit:
»—Je veux que cette dette soit enfin acquittée.
»Le maréchal avait donc dans le cœur une double gratitude: la sienne et celle qu’il avait héritée de sa femme, sainte créature dont la mémoire resta en lui comme un culte.
»Voilà pourquoi l’agrafe joua si bien son rôle de talisman au bal du comte Achille.