»Je te réponds: Oui, à moins que Dieu ne paralyse brusquement nos efforts, ceci sera une cause célèbre. Y a-t-il un autre champ clos où l’on puisse attaquer une femme comme la Sainte-Croix.
»Sans parler du comte Achille, à qui mon Henri garde cependant une sorte d’amitié, nous avons à sauver Césarine, Béatrice et Maxence elle-même.
»Si tu savais quelle joie j’aurais à conquérir cette créature choisie, à la rendre mienne, à lui faire oublier toutes les souillures qui entourèrent son enfance sans ternir le pur éclat de sa belle âme. Je parle souvent de Maxence avec ma petite bonne femme. Nous devons beaucoup à Maxence. S’il lui faut une mère, je l’adopterai.
»C’est votre tort à vous autres provinciales (car je vais te dire de gros mots, si tu te permets de siffler ma pièce), c’est votre tort de crier au roman dès que certains événements sortent de l’ornière un peu étroite où roule si paisiblement votre vie. Exprimons-nous mieux: c’est votre tort de ne pas croire au roman. Je ne sais pas comment les choses se passent dans le Maine; mais, depuis que j’existe, j’ai toujours vu le roman se glisser dans la réalité. Je dis: toujours. Ce qu’on appelle roman, dans le langage des pacifiques, c’est-à-dire ce qui sort avec quelque violence de la vie moutonnière et routinière, abonde à ce point autour de nous, qu’on est tenté de se demander à quelle source tarie les écrivains d’imagination vont puiser. Ils exagèrent, il est vrai, de temps en temps, quand le fond de leur récit montre par trop son indigence; mais, dans la peinture des caractères comme dans la logique des faits, ils restent sans cesse au-dessous du réel.
»Après cela, peut-être en est-il autrement dans le département de la Sarthe. Tu vois que je suis en colère. Là, vraiment, je t’en veux. J’espérais te faire peur avec mes lettres. Je t’ai fait rire; c’est une chute. Mais le dénoûment me vengera.
»Dans tout ce que je t’ai mandé, deux choses t’intéressent: la fabrique de mariages du célèbre Garnier de Clérambault; tu en as entendu parler, et madame la baronne du Tresnoy, qui a ses filles. C’est de la comédie.
»Vous voilà bien, mesdames de province! ce sont vos petits voyages à Paris qui font le succès du Vaudeville et du Gymnase! Entre tous les mets intellectuels, ce que vous adorez, c’est le commérage.
»Je veux flatter tes faiblesses. Je joins à cet envoi une monographie de la fabrique Clérambault, composée par notre Fromenteau, qui va décidément épouser Stéphanie. La conclusion de cette œuvre éminemment remarquable est que la spéculation de Clérambault n’est pas du tout fondée sur le mariage. Il a deux listes de fantômes: une liste de fantômes mâles, une liste de fantômes femelles. Aux vivants, il communique la seconde liste moyennant finances; aux vivantes, il produit la première pour quelque rémunération.
»Ceci est la base commerciale de l’affaire. Une fois la prime touchée, Clérambault présente à son client une dame, à sa cliente un monsieur. Des difficultés surgissent. On ne convient pas: la prime seule reste.
»On peut gagner très-honnêtement sa vie à ce métier. C’est le rudiment de l’industrie matrimoniale.