»La marquise de Sainte-Croix, qui avait plus de besoins, avait inventé une autre formule. Elle ajoutait à ce thème trop élémentaire une variation que j’intitulerai: vol ou détournement de nièce. Puisque tu es abonnée à la Gazette des Tribunaux, tu trouveras sous peu dans ton journal des renseignements complets à ce sujet.

»Cela viendra plus vite que tu ne penses. J’espère que tu crois à la Gazette des Tribunaux?

»Passons maintenant à la baronne, qui a ses filles. Lis d’abord le billet ci-joint que je lui écrivais il y a quinze jours, d’après les instructions de ma petite bonne femme. Tu as lu? Deux partis! deux mariages! tel est l’appât que nous avons jeté à ce modèle des mères. Elle est venue à l’ordre, mais sans empressement, avec sa dignité accoutumée. C’est une belle figure de mère ayant à placer des filles de douteuse défaite. Tu connais le cousin Anatole de Jolien, sa tête de mouton, ses cheveux crêpés, d’un jaune si avantageux, sa décoration de l’Éperon d’or, et son zézayement qui donne tant de suavité à son innocence. Quel mari pour mademoiselle Dorothée! Eh bien, on peut dire de mademoiselle Dorothée: quelle femme pour ce pauvre Jolien! Dorothée, c’est celle qui chante. Elle est haute comme une perche; elle a gardé toutes les petites gentillesses des pensionnaires. Jolien sera un heureux baron.

»Juliette, c’est la pianiste, celle qui a reçu de ces leçons qui coûtent si cher. A mon sens, elle est plus insupportable que Dorothée.

»Mussaton est gentilhomme, sandis! Mussaton de Bassagnac! natif de Libourne. Eh donc! cousin, issu d’arrière-cousin du maréchal. Il sait peindre sur velours et découper des bobèches en papier. C’est un artiste.

»Quand je vois cette austère baronne, il me semble toujours qu’elle va me réciter l’églogue de madame Deshoulières. Elle-même paît ses deux grandes brebis

Dans ces prés fleuris
Qu’arrose la Seine...

»Mais il ne s’agissait pas de rire! Elle a ses filles!

»Te souviens-tu de cette thèse extravagante soutenue par Montmorin chez toi l’an dernier? Le fou prétendait qu’il fallait supprimer la famille, parce que les trois quarts des crimes, des escroqueries, des bassesses, des abus de confiance, avaient pour motif ou pour excuse la lourde charge qui pèse sur le père de famille. Montmorin fut lapidé, selon l’habitude. On l’accusa d’insensibilité, d’impiété, de cruauté. Par ce fait, les sarcasmes qui s’attaquent à des plaies si profondes, sonnent mal à toutes les oreilles; c’est barbarie que de faire de l’esprit à propos de ces détresses sociales. Mais il y a un atome de vérité au fond de tous les paradoxes. L’aspect seul de cette digne baronne du Tresnoy me fait sauter aux yeux ce qu’il y a de sérieux sous les facétieux sophismes de Montmorin.

»Elle a ses filles. Elle est armée en guerre. C’est la mère poule qui bat impitoyablement tout ce qui s’approche de son nid.