»Passez au large: elle a ses filles!

»Il faut à chacune de ces filles un mari, une maison, une bonne petite aisance: le nécessaire à tout le moins, le superflu s’il se peut. Dès lors, la morale humaine perd ses deux grandes divisions, le bien et le mal. Toutes choses se partagent ainsi: celles qui favorisent le mariage de mademoiselle Dorothée et de mademoiselle Juliette, celles qui nuiraient à l’établissement de mademoiselle Juliette et de mademoiselle Dorothée.

»La première catégorie forme, pour madame du Tresnoy, ce qui est bien, la seconde ce qui est mal.

»Que le monde marche, c’est son droit, mais que le monde s’arrange de manière à faire le sort des deux grandes demoiselles, sinon la baronne, révoltée, appellera le jugement dernier de tous ses vœux.

»Elle était tout en noir, selon sa coutume, et plus grave encore qu’à l’ordinaire, s’il est possible. Tu sais que, en définitive, c’est une femme du plus grand ton quand elle veut. Sa sévérité ne l’empêche pas du tout d’être gracieuse au besoin. Elle connaît sur le bout du doigt toutes les rubriques mondaines. En toutes circonstances, elle parvient à sauver les périls actuels d’une situation qui n’est pas toujours exempte de ridicule.

»Je dis actuels, parce que le rire vient souvent après son départ. Mais il ne l’atteint plus.

»—Ce n’est pas vous qui avez commencé mes ennuis, ma belle petite, me dit-elle en entrant. Voilà déjà plusieurs partis qui se présentent. Cela m’apprend trop bien que le temps approche où il faudra me séparer de mes chers enfants.

»Ici, un profond soupir.

»Puis, d’une voix légèrement altérée:

»—Voilà la vie, ma bonne Anna! On se fonde un bonheur, un entourage, des besoins et des habitudes de cœur... On élève des enfants pour en faire la joie de la maison, le sourire de son intérieur... Si ce sont des garçons, ils s’envolent de leurs propres ailes, gais souvent, et enchantés de voir le pays nouveau; si ce sont des filles, un mari vient, qui vous prend non-seulement leur présence chérie, mais leur cœur aussi, Anna, la meilleure et la plus vive part de leur amour... et l’on ne veut pas que les pauvres mères soient jalouses!