—Pas besoin, répliqua Lagard;—envoyez!

—Hein!... fit Barbedor,—quel amour!... Avance, monsieur Boichel... Messieurs et dames, c’est M. Boichel, dit le Redoutable Auvergnat, homme de talent et beau lutteur... Tais-toi, la musique!

Avez-vous vu un tigre se raser et bondir? Ce Redoutable Auvergnat avait des allures de bête fauve. Loin d’avoir la pesanteur de ses compatriotes, il était bâti comme un Arabe: long corps, longues jambes, bras démesurés, peau de cuivre, abondamment velue, et que sa musculature, qui semblait un réseau de cordes, soulevait au moindre mouvement. De loin, il avait l’air d’une de ces études anatomiques qu’on nomme des écorchés. Ses tendons, rudement dégagés, semblaient en dehors de son épiderme.

Une barbe épaisse couvrait sa face basanée. Son front bas se montrait à peine entre ses cheveux crépus et ses sourcils hérissés, au-dessus desquels ses yeux brûlaient: deux charbons ardents.

M. Boichel était vierge de toute chute. On pouvait bien le renverser, mais jamais sur les deux épaules. Son agilité de chat sauvage le préservait toujours.

—Allons, vieux, lui dit jovialement Jean Lagard; faut pourtant y passer!

Il n’avait pas achevé, que Boichel lui nouait ses deux mains noires derrière la nuque. C’est le coup favori de ces lutteurs plus agiles que vigoureux qui cherchent à user, à fatiguer, à congestionner,—si l’on peut parler ainsi,—Hercule, plus lourd. Voyez le serpent aux prises avec le buffle...

Quand Boichel tenait, c’était pour tout de bon. Il était d’acier, ce chacal! Il avait une si terrible manière de secouer la nuque des gens qu’il voulait étourdir, qu’on se sentait venir la sueur froide à regarder cette lutte. Là-bas, dans le Midi, deux ou trois bonshommes étaient morts d’apoplexie sous sa main.

Cela fait bien dans les états de service d’un fort-et-adroit.

Jean Lagard avait donné sa tête bonnement. Il se laissait secouer avec une patience angélique. Ses cheveux allaient et venaient, fouettant tour à tour son visage et sa nuque; mais il n’avait pas l’air d’en éprouver beaucoup de gêne. Ses deux mains s’appuyaient contre ses cuisses, et il tournait tranquillement, suivant les furieuses évolutions de Boichel.