—Le moment a dû lui sembler favorable. C’est une impossibilité posée d’avance, comme les virtuoses de l’assassinat se préparent avec soin leur alibi.
Ce fut en quittant la ruelle Saint-Fiacre pour tourner l’enclos de Barbedor et entrer dans les terrains qu’elle lança pour la première fois son cri: «Voilà le plaisir, mesdames, voilà le plaisir!» L’instinct l’y poussa autant que la réflexion. Elle était fort troublée. Ce n’était pas la peur: nous savons bien que la Perlette ne connaissait pas cette infirmité-là. La peur est l’égoïsme défaillant. Dans le mal qui oppressait notre petite bonne femme, l’égoïsme n’avait point de part.
Ses pressentiments funestes s’étaient aggravés pendant cette course longue et acharnée qu’elle avait faite depuis l’Abbaye jusqu’à Grenelle; ils lui étreignaient littéralement le cœur.
Pour elle, ces ténèbres où elle entrait en laissant derrière elle la zone éclairée par le château de la Savate, étaient pleines de menaces sanglantes. Elle était dans la position de ces postulants, admis aux épreuves des mystères antiques, qui, plongés tout à coup dans l’horrible nuit des cavernes sacrées, entendaient rugir autour d’eux les tigres et siffler les serpents.
Chacun a son opinion sur la valeur des pressentiments, mais personne ne peut nier la puissance de leurs effets ni leur prestigieux empire.
Marguerite, douce et vaillante créature, ne donnait pas beaucoup, d’ordinaire dans cet ordre d’idées bizarres, excommuniées un peu bien à la légère sous le nom de superstitions. La poésie ne l’étouffait pas. Elle avait été trois fois concierge après avoir porté le baril de la cantine,—nous n’avons point de honte à rappeler souvent cela,—et pourtant Marguerite, opprimée par la poignante horreur de ses pensées, écoutait au dedans d’elle-même une voix qui lui criait: «L’heure est venue. C’est maintenant, et c’est ici.»
Elle était sûre,—SURE,—qu’un pas encore et son pied allait glisser dans le sang.
Le sang de qui? Elle avait envoyé elle-même son fils à cette lâche bataille où l’ennemi devait frapper dans l’ombre.
Son fils! son beau Vital! l’orgueil et l’amour de sa vie! Vital, sa dernière joie! tout son cœur!
Les histoires anciennes qu’on nous fait apprendre au collége s’extasient sur la vertu stoïque des Lacédémoniennes. J’avoue que Sparte la voleuse m’a toujours inspiré une médiocre sympathie. Les journaux judiciaires nous montrent encore parfois des mères Spartiates. On les met à Clairvaux.—Mais que Dieu bénisse néanmoins les histoires anciennes que l’on nous fait étudier au collége!