Voici un axiome humiliant pour notre espèce humaine: il y a des gens qui ont besoin absolument d’être encouragés, approuvés, soutenus par le monde. Il y en a même beaucoup. On pourrait presque dire qu’il n’y en a point d’autres. C’est la béquille de l’immense majorité des boiteux.—Notez que cela ne les empêche pas de mépriser amèrement le monde, en pleine connaissance de cause.

Bien souvent, ils ne reconnaissent même pas au monde ce que le monde a de bon.

Tant que le monde leur sourit, ils peuvent, à la vérité, faillir çà et là, trébucher, buter, glisser; mais ils ne font jamais la culbute complète.

Si le monde les abandonne, au contraire, ce monde qu’ils regardaient de si haut, ce monde vassal, tributaire, esclave, ils cherchent incontinent l’eau qui va les noyer.

Ils perdent la tête, ils ferment les yeux, ils se lancent à corps perdu par-dessus le premier garde-fou qu’ils rencontrent.

Le comte Achille en était là.

La conscience du comte Achille, c’était le monde.

Le comte Achille n’avait plus de conscience.

Il sentait de vagues et sourds remords qui ne le défendaient aucunement contre les suggestions de la marquise. On ne saurait trop dire, étant donnée une pareille nature, ce qu’était sa passion; mais il l’exagérait lui-même et lui faisait dans sa vie une place si énorme, que, pour le surplus, rien ne restait.

Depuis deux jours, après avoir touché le prix de ses immeubles vendus, il avait quitté son hôtel clandestinement et comme un fuyard. Il semblait qu’il eût plaisir à mettre tous les torts de son côté. Il brûlait, de parti pris, ses derniers vaisseaux. Il se contraignait lui-même à sauter le fossé.