— J'ai reconnu le Normand Vincent Gueffès, qui habite depuis quelques mois sur le domaine de Saint-Jean-des-Grèves.
— Est-ce un brave homme ?
— On dit dans le village qu'il vendrait bien son âme pour un écu. Aubry garda le silence.
— Il y en a encore un autre, poursuivit Reine ; mais celui-là est un enfant loyal et dévoué. Je ne crains que Gueffès.
— Vous souvenez-vous, Aubry ? reprit-elle encore après une pause, la semaine passée nous étions tout pleins d'espoir, nous nous disions : notre peine ne durera, au pis aller, que quarante jours, puisque François de Bretagne n'a plus que quarante jours à vivre. Dieu m'est témoin que je prie chaque soir pour que monseigneur le duc se repente et non pas pour qu'il meure, mais enfin ce sont là des choses que mes prières ne changeront point. Monsieur Gilles a dit : « dans quarante jours » ! je l'ai entendu ; sa voix mourante sonne encore à mon oreille. Aujourd'hui, deux semaines sont écoulées ; nous n'avons plus que vingt-cinq jours de peine. Nous parlions ainsi… Eh bien ! Aubry, mon espoir s'en va !
— Ne dites pas cela. Reine, où vous me ferez devenir fou dans cette cage maudite !
— Hélas ! continua mademoiselle de Maurever : un vieillard et une jeune fille pour combattre tant de soldats ! Je ne vous ai pas tout appris. Si Vincent Gueffès ne nous vend pas, ils sauront se passer de lui. Avez-vous entendu parler, Aubry, de ces lévriers qui chassent les naufragés sur les grèves d'Audierne et de Douarnenez, autour des rochers de Penmarch ? Méloir attend douze de ces lévriers.
— Le misérable ! s'écria Aubry.
— Demain, en traversant la grève pour porter le repas de mon père, acheva Reine, je serai chassée par la meute de Rieux comme une bête fauve.
La main d'Aubry se tendit jusqu'au barreau qu'il secoua avec furie. Le barreau, scellé dans le roc, ne remua même pas.