— Puissiez-vous ne point vous tromper, Aubry !

— Demain soir, ce barreau sera tranché…

— Mais pourriez-vous passer par cette fente étroite !

— J'y passerai, dussé-je y laisser la peau de mes épaules et de mes reins !

— Et une fois que vous serez passé, mon pauvre Aubry, aurons-nous seulement un ennemi de moins ?

— Vous aurez un défenseur de plus, Reine ! s'écria le jeune homme avec enthousiasme. Écoutez ! pendant que ce bon moine était là, je rêvais et je me souvenais. Sait-on ce que peut un homme de cœur, même contre une multitude ? Avec Loys pour combattre les lévriers de Rieux, et moi pour combattre les hommes d'armes du mécréant Méloir, par saint Brieuc ! j'irai à la bataille d'une âme bien contente !

— Je ne sais… voulut dire la jeune fille.

— Écoutez ! écoutez, Reine, poursuivit Aubry avec une chaleur croissante ; vous ne connaissez pas maître Loys ! C'est un preux à sa façon, j'en fais serment ! Une fois, il y a deux ans de cela, mon noble père, qui était malade à la mort, eut envie de manger des lombes de daim. Les daims s'en vont de notre Bretagne, mais il y en a encore dans la forêt de Jugon.

Je dis à mon père : Messire, je vais vous quérir un daim. Il sourit et me donna sa main pâlie : quand un homme va mourir, il a des désirs fous comme les enfants ou les femmes. Je pris maître Loys, et je descendis vers Lamballe. Nous marchâmes lui et moi tout un jour. Au revers de la forêt du Jugon s'élève le manoir des anciens seigneurs de Kermel, habité maintenant par le juif Isaac Hellès, argentier du dernier duc.

Isaac avait six fils qui se prétendaient maîtres de la forêt. Tous grands et robustes, bruns de poil, la bouche rentrée, le nez en bec d'aigle comme les gens d'Orient. Si quelqu'un, gentilhomme ou vilain, chassait dans la forêt, les fils d'Isaac Hellès venaient et le tuaient.