— Je n'ai jamais vu le prisonnier comme cela ! dit-il, vous l'aurez donc fait boire, sire chevalier ? En l'an trente-neuf, nous avions un captif du nom de Thomas Gréveleur, qui devint maniaque dans ce même cachot. J'ai envie de vous conter son histoire. Figurez-vous que ce Thomas Gréveleur…

Méloir se démenait furieusement.

— Sortons ! dit Aubry qui était tout pâle et qui s'étonnait que la méprise du frère pût se prolonger ainsi.

Le bon Bruno fit retraite aussitôt, et comme Méloir s'attachait à lui, le bon Bruno ne crut pouvoir moins faire que de communiquer à ce prisonnier récalcitrant un coup de poing paternel.

C'était un digne poignet que celui du bon moine. La poitrine de Méloir sonna comme un tambour. Il chancela et tomba sur la paille.

— Voire ! dit Bruno indigné, ce n'est pas ma besogne que de caresser les fous ! je m'en suis fait mal à la deuxième phalange du doigt annularius…

Aubry avait passé le seuil. Bruno le suivit, parlant toujours et grondant de plus belle. Il ferma la porte avec soin. Cela fait, il se prit les côtes à deux mains et regarda Aubry en éclatant de rire. Aubry ne savait que penser.

— Oh !… oh !… oh !… disait le frère Bruno, dont les yeux se remplissaient de larmes ; j'en mourrai, messire Aubry, j'en mourrai ! Voilà une histoire, seigneur Dieu ! une histoire comme on n'en a jamais raconté !

— Vous m'aviez donc reconnu ? balbutia Aubry déconcerté.

— Bon Jésus ! pensez-vous que j'aie la berlue ! Oh ! oh ! les côtes ! les côtes ! il s'est déshabillé de lui-même ! il a été bien obéissant !