— Bientôt ! Il mit sa tête entre ses mains et ne parla plus. Aubry n'osait l'interroger. Au bout de quelques minutes, le vieillard s'agenouilla devant sa croix de bois et pria. Quand il eut achevé sa prière, il se retourna vers Aubry qui demeurait immobile à la même place.
— Enfant, dit-il, si nous étions seuls tous les deux, je te prendrais par la main et nous irions ensemble vers notre seigneur, lui porter notre vie. Mais nous ne sommes pas seuls. Et peut-être vaut-il mieux que cela soit ainsi, car le sang ne lave pas le sang, et l'esprit de révolte s'exalterait davantage tout autour de nos têtes tranchées. Nous allons être attaqués, sans doute : fais suivant ta conscience ; moi, je laisserai mon épée dans le fourreau.
— Moi, je défendrai Reine ! s'écria Aubry, fallût-il mettre en terre Méloir et tous ses hommes d'armes. Maurever croisa ses bras sur sa poitrine.
— Nous en sommes là, dit-il, chacun pour soi !… Et qui sait si ce n'est pas la loi de l'homme !
* * * *
À ce moment, la nuit était tout à fait tombée.
Le ciel n'était point clair comme la nuit précédente. La grande marée approchait, amenant avec soi les bourrasques sur terre et les nuages au ciel.
Il faisait vent capricieux, soufflant par brusques rafales. Le firmament d'un bleu vif, semé d'étoiles qui brillaient extraordinairement, se couvrait à chaque instant de nuées noires. Les nuées allaient comme d'énormes vaisseaux, toutes voiles dehors. Elles mangeaient les étoiles, suivant l'expression bretonne.
À l'Orient, quand l'horizon se découvrait, on voyait le disque énorme et rougeâtre de la pleine lune qui sortait à moitié de la mer.
Cela était sombre, mais plein de mouvement. Quand la lumière de la lune fut assez forte pour argenter le rebord des nuages, tout ce mouvement s'accusa violemment, et le ciel présenta l'image du chaos révolté.