— Allons ! Bellissan ! criait Méloir ; découple tes lévriers, ils vont quêter dans le brouillard ; et qui sait ce qu'ils trouveront !
Aubry serra la main de Maurever et tira son épée. Chacun crut que l'heure était venue de mourir. Bellissan répondit :
— Je ferai tout ce que vous voudrez, sire chevalier ; mais du diable si les chiens ont du nez par ce temps-là ! Ils détaleraient à dix pas d'un homme ou d'un renard sans s'en douter.
La cavalcade passait. Elle passa si près que chacun, dans la petite troupe, crut sentir le vent de la course. Bruno affirma même depuis qu'il avait vu glisser un cavalier dans la brume, mais Bruno aimait tant à parler ! Chacun retint son souffle.
— Holà ! cria Méloir, ceci est la rivière ; dans dix minutes, nous serons à Tombelène… Mais j'ai entendu quelque chose ! La cavalcade s'arrêta brusquement à vingt pas des fugitifs.
Frère Bruno caressa Joséphine, sa jolie massue, qu'il n'avait eu garde de laisser dans le fort.
— C'est un de mes lévriers qui est parti, dit Bellissan ; je n'en ai plus que onze en laisse. Ho ! ho ! ho ! Noirot ! ho ! Une sorte de gémissement lui répondit :
— Ho ! ho ! ho ! Noirot ! ho ! cria encore le veneur. Cette fois il n'eut point de réponse.
— Si nous restons là, dit Méloir, nous nous ensablerons ; les pieds de mon cheval sont déjà de trois pouces dans la tangue. En avant !
La cavalcade reprit le galop. Les gens de notre petite troupe étaient absolument dans la même situation que le cheval de Méloir. Partout, le long de ces grèves, mais surtout dans le voisinage des cours d'eau, où se trouvent les lises ou sables mouvants, l'immobilité est périlleuse. Le sable cède sous les pieds, l'eau souterraine monte par l'effet de la pression, et l'on enfonce avec lenteur. Rien ne peut donner l'idée de cette substance tremblante et molle qu'on appelle la tangue. La surface présente une assez grande résistance, pourvu que la pression soit instantanée et rapide. Notre boue terrestre, les corps gras, toutes choses que nous connaissons et qui tiennent le milieu entre les matières solides et les matières liquides, ont un caractère commun ; le pied y enfonce au moment même où il s'y pose.